Atar / passe de Tifoujar

Bon on fait quoi là, maintenant? Tu vas me dire qu’on avait qu’à pas faire les malins. Qu’on a eu les yeux plus gros que le ventre ! Que c’est impossible de faire autant de pistes, de dunes et de sable avec une Transalp chargée par dessus la galerie ! Qu’on a que ce qu’on est venu chercher ! Et tu as … raison. Mais j’aime bien toutes ces idées là! Me dire que rien ne colle, rien ne s’assemble, que tout cloche mais qu’on va quand même réussir la quadrature du cercle! La maxime veut qu’ils « ne savaient pas que c’était impossible mais qu’ils l’ont fait! ». Nous, on sait que c’est infaisable mais on y va quand même. Y’aura forcément de l’expérience, de la richesse derrière tout ça.

Ça me refile la patate de me dire qu’on est là avec nos deux Transalp en rade, à la veille de gravir la plus grosse difficulté de notre voyage: la passe de Tifoujar. Au petit matin, Amaury a donc ressorti son tournevis cruciforme, s’est bandé les yeux et a nettoyé les deux filtres à air en 2 minutes 13. Record personnel. C’est pas vrai mais ça pourrait tant il a répété cette opération à l’infini depuis notre départ. On a rajouté un peu d’huile, tout contrôlé, c’était loin d’être parfait, on était un peu dans l’acharnement thérapeutique mais quitte à ce que nos motos rendent l’âme, autant que ce soit sur le champ de bataille ! Sabre au clair, on était prêts !

Faut dire qu’il est motivé grave le Amaury. L’autre jour, devant le côté un peu poussif de notre progression, j’ai évoqué l’hypothétique hypothèse de l’éventualité de faire l’impasse sur Tifoujar, il m’a répondu « non » sur un air de « touche pas au grizbi, salope ! ». Je me suis pas offusqué. J’me suis surtout dit qu’on allait puiser dans cette énergie encore disponible pour accomplir le challenge idiot que l’on s’est fixé depuis le début : gravir en montée la mythique passe de Tifoujar avec nos Transalp. Ce qui revient à peu près à vouloir ramper à plat ventre,dans le sable brûlant et mou, pour gravir un col long de 400 mètres avec un fer à repasser dans chaque main et une charrue accrochée aux pieds.

Bref, on a fait les pleins de tout, en se disant qu’on allait peut-être y passer un peu de temps (on était prêt à tout décharger pour passer d’abord les motos puis revenir chercher, à pied, notre chargement). Alors autant qu’on ne manque de rien. Et on s’est mis en route vers TIFOUJAR !!! Tu prends la direction des sublimes oasis de Terjijt, et … une énorme claque dans ta face à toi. De majestueuses montagnes mangées par un sable ocre! Biblique! Tiens si j’avais du écrire une scène de la vie de Jesús, de Allah ou de qui tu veux, j’aurais commencé par planter ce décor. Puis au détour d’un virage, un petit chemin dont l’entrée est barré d’une rangée de pierres. Serait-ce donc un signe que l’on nous envoie? Je n’en parle même pas à Amaury! Putain, que c’est beau !

Un chemin qui serpente et s’enfonce aussitôt dans un canyon. Quelques dalles en pierres blanches où nos sabots moteur laissent échapper quelques grognements ! A partir de là, une chose m’apparaît clairement (sans doute une révélation due à ce décor miraculeux), cette descente sera sans retour possible. Car pour remonter ce que nous venons de descendre, il ne faudrait pas ôter les bagages mais tout simplement désosser intégralement la moto pour remonter un à un, le moteur, le cadre, les roues, le réservoir, etc, etc … Fois deux puisque nous sommes deux motos! Nous franchissons une dune terriblement molle pour finir dans un entonnoir! A gauche une immense dune verticale! A droite une paroi rocheuse tout aussi verticale où se reflète le soleil avec un effet four autoclave. Et au fond un cordon de sable bien plus profond que large où nous devons évoluer. Mon instinct surdéveloppé m’avertit qu’on … s’est mis dans la merde. J’ai eu toujours eu beaucoup de flair!

En serrant les dents (ça me fait quand même mal au cœur à chaque fois de procéder ainsi), j’enquille la première et lâche l’embrayage d’un coup sec. La roue arrière patine, la moto s’enfonce et progresse lentement. A chaque centimètre gagné correspondant une barre en plus sur la jauge de température! Pendant ce temps tout ce sable copieusement brassé vient généreusement gaver la boite à air. C’est rien. Juste un mauvais moment à passer. Une Transalp, aussi maltraitée soit-elle ne peut faire défaut à sa réputation de fiabilité ! Au bord du rouge, je coupe le contact pour recommencer l’opération décrite précédemment, quelques instants plus tard! Et ce plusieurs fois. Je comprends que l’affaire ne va pas durer éternellement !

Très vite, le filtre se remplit, la Transalp perd de sa puissance jusqu’à ne même plus réussir à faire patiner la roue arrière dans le sable. Amaury en est au même point que moi. Pour faire refroidir la mécanique, il coupe son moteur qui … ne veut carrément plus redémarrer. On vide le filtre à air, tente plusieurs démarrages au point de presque vider la batterie, rien n’y fait. Le V2 reste désespérément muet et donne même l’impression de forcer ! Pas bon signe ça. On pique la batterie de ma moto juste pour confirmer ! Confirmation chef!

J’espère que les soupapes ne sont pas en train de gripper !!! Il fait 40 degrés et on est pris au piège comme des rats ! On hésite entre faire appel au public ou à un ami. Finalement, Amaury sort ses outils que nous avons encore la chance de posséder. Parce que, oui, j’ai oublié de te raconter ça. Dans les dunes de Chinguetti, en suivant la trace des pneus de sa Transalp et alors qu’il était parti bien loin, j’ai cru apercevoir là, sur le bord de sa trace, une pince multiprise. Curieux. Je fais demi tour pour effectivement tomber sur une multiprise, puis dix mètres plus loin un roulement, un embrayage, un cdi, des bougies. Il y en avait sur un kilomètre. Il avait juste oublié de refermer sa trousse de pièces de rechange.

Très exactement à ce moment là, coincés à l’entrée de Tifoujar, on aurait comme qui dirait manqué. Bref, il a sorti ses glingues et commencé démonter la rampe de carbus, soit le truc sans doute le plus chiant à faire sur un V2. Au milieu du désert en étalant soigneusement les vis et pièces démontées sur … sa sortie de bain désormais transformée en établi ! On a un peu blêmi quand on a découvert les cornets d’admission remplis de sable ! Il nous manquait un bac à essence pour rincer tout ça. Je suis allé chercher une nourrice d’eau souple supplémentaire que j’avais gardée de côté et qu’on a découpée. Il nous manquait une brosse. On a pris la brosse à dents d’Amaury, il nous fallait une qualité dure et moi j’utilise que du souple. Enfin c’est ce que j’ai dit. Y’en avait partout!

La moto était éventrée, la nuit allait tomber, j’me suis dit: putain ça y est ! Alléluia, gloire à Dieu, Inch Allah, notre voyage est réussi. Je peux enfin dire que j’ai fait le Dakar. Goûté à ce sentiment de désespoir, d’être allé au bout du bout de ce qui était faisable. C’est sûr, on arriverait hors course pour prendre le départ de l’étape de demain mais on venait de basculer dans l’autre Dakar. Et ce définitivement. Celui des emmerdes, de la débrouille, de la galère! Quitte à ce ce que soit à l’arrière d’un plateau pickup ou à deux sur une seule moto avec tous nos bagages, sur un train ou en stop, je savais qu’on rejoindrait Dakar. C’était même et en fait le début de notre Dakar.

Bon, sauf que à part faire des conneries en mécanique , je pouvais pas faire grand chose pour Amaury. J’ai touché à rien mais j’ai quand même fait des conneries puisqu’en installant ce bivouac forcé, j’ai foiré la tente d’Amaury. J’ai fait à bouffer. Et on a quand même pris une décision qui nous a coûtée. Même sur le Dakar, les mecs ont le droit dedemander un petit coup de pouce à l’organisation. Celui qui fait que lorsque tu touches le fond, tu peux prendre un appui pour remonter gentiment vers la surface.

J’avais emporté avec moi un téléphone satellite (en cas de blessure grave). J’ai composé le numéro de l’auberge Bab Sahara pour leur filer nos coordonnées GPS. « Oui je vois bien. Vous êtes au pied d’une immense dune, qu’est ce que vous foutez là ? Vous n’êtes pas blessés ? Bon, faudra pas être trop pressé, on vient vous chercher demain! » Sauvé des eaux certes mais Amaury n’a pas lâché le morceau! Sa moto refusant de démarrer malgré un nettoyage carbu, il a attaqué la mienne … qui a bien voulu fonctionner correctement vers minuit. Puis il s’est à nouveau tourné vers sa Transalp pour refaire un nettoyage carbu et un jeu aux soupapes!

Quand à deux heures du matin, j’ai entendu le cri du démarreur suivi de … rien, j’ai quand même eu un peu de peine. Lui aussi. Je pense qu’il aime pas trop quand la mécanique lui résiste ! Au petit matin, il avait vraiment la tronche en travers et l’air un peu grincheux! On a tout remballé, le pickup a fini par arriver. On a chargé sa moto dedans avec tous nos bagages. Moi j’ai repris la piste avec une moto méconnaissable. Sans bagages, j’ai cru qu’on venait de me filer un 450 enduro.

De retour à l’auberge Bab Sahara, qui doit héberger à peu tout ce que la Mauritanie compte de voyageurs en fin de course comme nous, on a squatté l’atelier à ciel ouvert. Un rapide check de l’allumage et de la compression suffit à nous convaincre qu’en tractant la moto d’Amaury, il y a une chance pourqu’elle redémarre ! Une vingtaine de mètres suffiront au miracle! Un nouveau nettoyage des carbus, un jeu au soupapes dans de meilleures conditions suffiront à stabiliser la santé de mamie Transalp qui franchement y met beaucoup du sien face au traitement infligé. De mon côté, je file sur Chinguetti acheter de l’huile et des bougies.

A ce sujet, il nous aura été impossible durant notre passage en Mauritanie de donner un prix aux choses! Un repas identique peut varier entre 100 (2,5 €) et 300 Ouguyias. Le change au marché noir de 40 à 32 seulement! De toute façon, tu ne trouves et ne choisis jamais rien toi même ! Tiens, entre dans une boutique de pièces auto et demande des bougies ! Il n’aurait jamais ce que tu cherches. En revanche, le proprio connaît quelqu’un qui, peut-être a ça ! et là, le mec disparaît pour te trouver la perle rare avant de ré appaitre, ô miracle, avec la bonne pièce ! Pas de prix étiqueté dessus, rien. Son prix sera le tien puisque tu es dans le manque et lui seul peut te founir. Lui qui n’est jamais qu’un intermédiaire (ou qui avait tout simplement ça en stock) qui prend sa com et fait grimper les prix. Je critique pas. Je viens juste de te décrire comment fonctionne le commerce partout dans le monde, y compris dans ce trou paumé et délaissé qu’est Atar.

Mais bon, à 1.500 Ouguyias (37 €) les 4 bougies qui se montent sur les pit-bikes chinois, et 2 litres d’huile, j’ai quand même un peu l’impression que si je m’élançais du haut de Notre dame de Paris, j’arriverais à voler et à chier sur les touristes ! J’en rêve pas plus que ça! On finit de nuit la mécanique, une bonne nuit par là-dessus et direction le banc d’Arguin et la piste menant de Rosso à Diama, qui manquent encore à notre tableau de chasse!

À demain

Remerciements
– Toute l’équipe de Horizon Moto 95 pour l’achat et la préparation des motos.
– Amaury Baratin mon compagnon de route.
– Olivier Destin (co boss de Horizon Moto 95) et Optimark pour la déco des motos.
– Philippe Trail-Rando (Phillipe et Henri-Pierre) pour les précieuses traces off-road.
– Les équipements de l’aventure:
– Shoei VFX-WR
https://www.shoei-europe.com/uk/news/new-vfx-wr
– Veste Rev’It Cayenne Pro
https://www.revitsport.com/en/jacket-cayenne-pro-41420.html…
– Pantalon Cayenne Pro
https://www.revitsport.com/…/trousers-cayenne-pro-44117.htm…
– Gants Cayenne Pro
https://www.revitsport.com/en/gloves-cayenne-pro-40083.html…
– Nouvelle collection Rev’It à découvrir sur :
https://www.revitsport.com/en/adventure-world/
– Sw Motech pour les sabots moteur, les sacs et les protège leviers
https://sw-motech.com

Paris/Dakar par les pistes en Honda 600 TRANSALP de 1996 – épisode 11

| Ça sent le vécu, Des courses de dingue, histoires vraies, Paris/Dakar par les pistes en Honda 600 TRANSALP de 1996 | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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