Je sais que tout ce que je te raconte depuis quelque temps est complètement déconnecté de ta réalité ! Du Coronavirus, des annonces de Macron, de Trump, de la paralysie du Monde ! Pourtant, ce que je vais te raconter est une autre réalité… mais une réalité quand même !

Je vais te parler de la Route Nationale Une, en République Démocratique du Congo ! Passé Tshikapa et jusqu’à Lubumbashi, elle s’enfonce aux confins de la RDC pour arriver aux portes de la Zambie. Des noms qui sonnent comme dans les albums de Zembla de mon enfance. La Nationale Une a la réputation d’être l’une des plus difficiles au Monde. Pour ne rien gâcher, elle pénètre en territoire Kasaï, l’une des régions nationalistes connue pour être instable et marquée comme rouge sur le site du ministère des affaires étrangères !

Encore une fois, je n’en fais pas une fierté, et ne me vante pas de braver quoi que ce soit. Exactement comme au loto, 100% des gens qui ont eu des soucis dans ces régions, ont eu la chance de ne pas avoir de bol. Et ça pourrait très bien nous arriver. Seulement voilà, la Nationale 1, c’était un peu notre Graal, notre point d’orgue. On en avait entendu parler, elle nous faisait rêver et pourtant, personne n’était capable de nous donner de réelles infos, fiables et récentes. Pas même l’appli ioverlander !

Jusqu’à ce qu’on rencontre Franck, un carrossier belge installé à Kinshasa. La nationale Une, il l’a faite en 2013 avec sa Ktm 690 Rallye du Dakar. Je l’aime bien Franck. Il n’a pas essayé de nous décourager ni même pris un air condescendant quand on lui a dit qu’on voulait la traverser avec nos Ténéré 700. Chargées comme des bourriques ! C’était notre kif et tant mieux. Il nous a juste dit qu’il avait fait 4 Dakar, en avait terminé trois mais qu’à côté de la Nationale Une, le Dakar c’était un truc d’enfants de Choeur ! 2.318 kilomètres de pur enfer qu’il a parcourus, seul, en 7 jours. Malgré sa modestie, ça nous a un peu refroidi. D’autant qu’en 7 ans, la « route » a largement eu le temps de se dégrader et de se creuser un peu plus.

C’est donc légèrement défaitistes et un peu tendus que nous quittons Kinshasa. Sur les 560 premiers kilomètres, la surprise est bonne. C’est une route correcte que nous avalons d’une traite jusqu’à Kikwit ! Curieux quand même! Nous ne croiserons sur cet axe pourtant praticable, qu’une dizaine de voitures et de rares camions. En tous cas, des camions qui roulent. Car la plupart semblent avoir franchi le milliard de kilomètres et sont abandonnés en bout de souffle, au pied d’une marre d’huile, en bord de route.

Tout juste si les mythiques camions Corbitt du « salaire de la peur » ne sont pas encore en service. Chargés jusqu’à deux fois leur hauteur, surmontés de passagers clandestins, ils doivent se mettre sur le plus petit rapport dans les descentes. Des hommes de main les précèdent avec des cales en bois qu’ils glisseront sous les roues si les freins venaient à lâcher définitivement. Là, l’un d’entre eux a carrément le vilebrequin au sol, en attente d’une réfection complète à même le bitume. Les quelques voitures taxis que nous croisons sont surmontées de banquettes passager supplémentaires qui ont été soudées sur le toit. Une place privilégiée … pour mourir, à laquelle certains passager préfèrent toutefois le capot, nez au vent, sans même se tenir.

De Kikwit, nous repartons super tôt le lendemain, en direction de Tshikapa. Peut-être qu’avec un peu de chance nous atteindrons Kananga, voire même dormirons un peu plus loin à la mission chrétienne au bord d’un lac, dont Franck nous a parlé ! 300 kilomètres de goudron corrects encore jusqu’à Tshikapa. C’est toujours ça de gagné. Presque 900 bornes abattues depuis hier … avec toujours un doute sur ce qui se passe ici. Plus aucune voiture ne circule. Les habitants marchent le long de la route. Pour aller à l’école, à l’église, au village, chanter, prier, chercher à manger ou de l’eau, tout le monde marche. Finies les mobs, les taxis collectifs. Ici on marche.

Enfin presque car il y a aussi les vélos. Ici on bricole des vélos mais on ne fait pas de vélo. Non, on pousse son vélo. A deux, trois, quatre ou cinq selon que l’on a réussi à charger dessus 100, 200 ou même 300 kilos de nourriture, charbon ou autre. Tels quels, ces vélos seraient impossibles à pousser. Alors on y rajoute deux extensions. L’une le long du tube de selle pour tenir l’équilibre général, l’autre en forme de guidon et le long du tube de colonne de direction pour diriger l’ensemble. Les pneus sont rincés et souvent rechargés à la corde. La moindre descente, le moindre coup de vent rend l’ensemble hyper instable. Entre ceux qui marchent et ceux qui poussent le long de cette route, me vient l’image d’un exode, de gens qui fuient … même si ce n’est pas le cas. Ce bitume est sans doute la plus grand piste cyclable/voie piétonne au Monde. À faire pâlir de jalousie Hidalgo.

Plus que 1.319 km à parcourir pour Lubumbashi. Pourtant nous nous demandons ce que nous allons découvrir par la suite. C’est justement là que tout se complique. Nous perdons plus de trois heures en formalités à Tshikapa. Ministère des transports, douanes, sécurité routière, police, tout le monde veut nous voir et noter: « nom du père, de la mère, profession, adresse, etc etc…). Les flics nous réclament tous de l’argent, on ne cède pas. En 2020, c’est la première fois qu’ils voient un touriste … Nous franchissons un improbable pont tout cassé à Tshikapa, dont on doute très fortement qu’il soit capable de supporter des camions. Comment font-ils pour passer de l’autre côté?

Car l’autre côté porte bien son nom. L’autre côté, c’est l’endroit où nous allons croiser un américain complètement habité, parti depuis 8 mois de chez lui, se nourrissant de racines et nous demandant de prier. Nous ne sommes pas obligés de le dire autour de nous… que nous prions. Il souhaite que nous l’emmenions plus loin. Impossible. Amaury laisse quand même un signalement auprès de Franck, de cet « into the Wild » au bord de la rupture.

De l’autre côté s’arrête le bitume et commence donc au autre monde, une autre réalité. La route est en construction sur encore quelques kilomètres mais lorsque j’observe les ouvriers apporter le ciment à la brouette pour bétonner le fond des bas côtés, je me dis qu’il faudra des dizaines de centaines d’années pour terminer cette entreprise pharaonique.

Cette piste, tout d’abord très large au début, reste malgré très difficile d’accès. Le sable y est profond, mou et chaud, avec d’interminables ornières. L’idéal reste plutôt de repérer une mob et de s’y accrocher pour s’enfoncer dans les nombreuses petites pistes parallèles qui traversent les villages.

Puis la piste se rétrécit et se creuse. Elle s’enfonce de deux à trois mètres dans le sol. Désormais, c’est clair, seuls les camions avec une énorme garde au sol peuvent s’aventurer dans cet enfer. Avec nos Ténéré 700, il nous reste encore sur les côtés, une bande d’un mètre cinquante pour poser nos roues. 18h30, le soleil ne va pas tarder à se coucher. Nous n’avons pas beaucoup avancé mais ils vaut mieux planter la tente assez vite. Ce que nous faisons au bout d’un village.

Nous discutons avec David qui parle un français impeccable. Ici, tout le monde souffre et le dit. La nourriture vient essentiellement du PAM (Programme Alimentaire Mondial). Tout le monde nous appelle « hé le blanc … » sans notion d’ailleurs de racisme, de noir ou de blanc, c’est comme ça. On dit simplement les choses. Une gamine vient me toucher la main pour savoir comment c’est la peau de blanc. Un autre approche son bébé de moi, qui se met à pleurer à fur-et-à-mesure que la distance diminue. Chez nous, quand les enfants ne sont pas sages, on leur fait craindre le croquemitaine ou Monsieur le Curé. Ici, c’est le blanc.

Nos motos intéressent toujours et encore tout le monde avec des critères qui n’ont rien à voir avec les nôtres. Par ordre d’importance. 1. Le radiateur (refroidissement liquide, important ça). 2. Amortisseur à boudins (pour le ressort quoi). 3. Combien de litres et combien de kilomètres ? 4. La cylindrée et le nombre de sorties d’échappement.

Nous ne veillons pas trop tard et prenons congé sous nos tentes. Nous savons que demain, l’autre côté nous attend, sans doute encore un peu plus dur. 7h00, départ. Nous n’allons pas attendre un kilomètre avant de comprendre notre douleur. Les pistes latérales n’existent plus, nous n’avons plus d’autres choix que de nous jeter dans les deux ornières de camion. Avec au choix, sable ou boue. Notre problème majeur, les sacoches latérales. Qui touchent le bord des ornières et nous poussent d’un côté ou de l’autre. Voir des deux et empêchent l’arrière d’adhérer au sol.

40 degrés, on pousse, on tire, on chute. Amaury râle un peu après mes chutes qui nous coûtent une énergie folle pour redresser les motos. Nous finissons par décrocher une valise latérale pour la fixer par dessus nos bagages déjà conséquents. 50 kilos en hauteur, j’ai l’impression de trimballer un passager debout sur les repose-pieds arrière, faisant exprès de se pencher à droite puis à gauche pour me déséquilibrer. Notre moyenne horaire s’établit à … 2 km/h !!! Oui 2 km/h. Au loin, un camion enlisé jusqu’aux portières bloque la piste. On tente sur la gauche mais un tronc d’arbres demande à Amaury une force colossale pour passer. Pour ma part, je choisis la vitesse et l’ornière d’à côté. J’arrive comme un bourrin et suis stoppé net par des lianes…

On passe le camion pour replonger dans ces foutues ornières. On reste accrochés aux tétines de nos camelbacks comme des nourrissons au sein de leur mère. On a l’espoir qu’il ne s’agisse que d’un passage difficile. Mais non, ça dure, encore et encore. Nous passons une ornière où le sable s’effondre 4 mètres en contrebas. Si nos motos tombent, c’est foutu. Epuisé, vidé, pour ma part, je commence à douter. Il ne nous reste plus d’eau. Je m’allonge dans une ornière et décide de dormir. Là, tout de suite, maintenant, je m’en fous. C’est ce que mon cerveau m’ordonne. La situation devient critique. Il nous reste encore au moins 120 bornes comme ça. Devant nous, il n’y aura désormais plus d’eau, autre que celles des rivières. Le risque de casse est également important. Nos chaînes ne cessent de craquer sous l’effet du sable qu’elles mangent. C’est au moins dix jours qu’il nous faudrait pour sortir de cet enfer.

Je sens le regard noir d’Amaury monter. Je sais qu’il aimerait que l’on pousse encore plus loin, que l’on essaie, et qu’il déteste la faiblesse et échouer. Je sais aussi qu’il n’abordera jamais le sujet en premier. Étant bien plus affaibli que lui, je lui propose de renoncer. Pour moi, nous n’avons pas d’autres choix. Cette piste n’est pas faite pour un trail (et pourtant nous avons fait avec la Ténéré 700 d’étonnantes choses jusque là), pas plus que pour notre manque d’organisation. Avec une 250 enduro tout au plus, en prévoyant tous les ravitaillements eau/nourriture et essence comme l’avait fait Franck.

La nouvelle que je lui annonce, renoncer, faire demi-tour, n’est pas faite pour le soulager. La déception est forte. Pour ma part, elle l’est un peu moins. Le challenge absolu n’entre pas forcément dans dans mon spectre. Et puis, autre chose me gêne. Nous faisons désormais un coup de moto dans un endroit où tout manque. Certains enfants affichent clairement des signes de malnutrition. Ventres gonflés, oedèmes … Les femmes portent sur leurs têtes les sacs de l’aide humanitaire: US Aid. Bref, l’indécence n’est pas loin.

Les femmes poussent également des cris permanents… à la recherche de chenilles (des chenilles Mingolos) à manger. Leurs cris font que les chenilles dans les arbres se dressent sur leurs pattes arrières (je les ai vues) et sont moins stables. Il suffit de secouer l’arbre, les chenilles tombent, il n’y a plus qu’à ramasser et à faire griller. Les hommes poussent avec encore plus de peine (comme avoir de la peine) leurs improbables vélos au fond des ornières. Un nationaliste passe et nous explique que depuis 1960, la route est ainsi. Rien n’y a jamais été fait. Seul leur nouveau président Kasayais pur souche, semble leur inspirer confiance. Après ce discours bien affirmé, il s’en va.

Avec difficulté, ce que je peux comprendre, Amaury admet que notre situation n’est pas brillante. Il propose d’aller rechercher de l’eau en arrière. Je le laisse partir et retourne pour ma part jusqu’au camion embourbé où je fais la connaissance de Gérard, Gégé. Voilà presque un mois qu’il est parti de Kinshasa pour livrer de l’aide alimentaire à Kananga, au péril de sa vie (de nombreux camions se renversent). Il a cassé sa boîte de vitesses et attend les pièces de rechange. Je lui offre quelques raisins secs qu’il n’a jamais eu le bonheur de goûter et m’effondre de fatigue. Amaury revient, ruiné , épuisé. Il a trouvé deux litres d’eau, non sans tomber sur quelqu’un qui a saisi son téléphone portable pour annoncer à son interlocuteur « qu’un mercenaire était sur la piste ». Deux litres, ça devrait suffire pour retourner au village où nous avons dormi la veille. Nous rebroussons piste dans la souffrance et la difficulté. Quelques chutes supplémentaires me font perdre patience, mais pas question d’abandonner, de toute façon personne ne viendra nous chercher. Nous revenons enfin à notre bivouac de la veille où nous accueille, toujours très aimable et prévenant, David.

On se prépare à manger. Rien de fou. Des pâtes avec un tubes de sauce tomate. A la vue de ce tube, l’un des jeunes se prend la tête à deux mains. Visiblement, il a goûté de la tomate, voilà longtemps, et ça lui a laissé un souvenir impérissable. J’essaie de manger mais les centaines de paires d’yeux qui nous observent me gênent. De toute façon, ça fait trois jours que je ne mange plus. Je me lève et m’effondre sous ma tente pour dormir. Oui dormir. Le plus et le plus longtemps possible. Une jeune ado piquera une crise de démence pendant plus d’une heure trente à côté de notre tente. David explique que ce n’est pas grave, juste de la sorcellerie.

Le lendemain, au moment de replier ma tente, j’ai le ventre toujours aussi noué. Je donne mes pâtes à David. Je retourne mes bagages pour trouver ce que je pourrais donner. Des gâteaux, le reste de la sauce tomate, des chaussettes, encore des pâtes, des gouttes pour les yeux … des antibiotiques pour la grand-mère qui tousse depuis des mois ? Non je ne suis pas médecin. Ha si, je sais. Un truc bête mais hautement symbolique pour moi. Marie, ma petite femme, et mes deux enfants, m’avaient préparé quelques enveloppes surprises à ouvrir pendant ce voyage. Sur l’une d’entre elles était inscrit « à n’ouvrir qu’en cas d’extrême urgence ». J’ouvre. Dedans une petite fiole de rhum avec plein de pistaches. Je cache le rhum et donne toutes les pistaches, car l’urgence me semble être là.

David tente de réclamer un téléphone portable. Difficile de le blâmer d’autant qu’il a cette phrase absolument magique: « demander ce n’est pas voler ». Nous repartons et tournons le dos à l’autre côté, sans voix et sans pouvoir te dire autre chose !

Kap2Cap en Ténéré 700 épisode 17

| Ça sent le vécu, histoires vraies, KAP2KAP | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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