Je t’ai laissé au moment où nous venions de quitter le Gabon pour entrer au Congo. Les 230 km de pistes qui nous séparent de Dolizie sont plutôt roulants. Nous serpentons sur de belles pistes en latérite, entourées de douces collines vert pomme. Tiens on dirait le Pays Basque … s’il n’y avait cette végétation tropicale ! De Dolizie à Brazzaville (427 km) c’est un goudron tout neuf qui nous attend, pire une autoroute à péage … toutefois gratuite pour les motos.

Un confort inhabituel. Du coup, j’ai baissé la vitre, mis le bras à la portière et poussé la radio à fond pour mieux entendre « Le Voyageur » de Bashung tout en profitant du paysage quand tout-à-coup… plus rien dans mon rétro! Coup de frein à main, je fais demi-tour pour tomber sur le casque d’Amaury, posé, seul, en bord de route … merde il s’est barré, volatilisé, il en a eu marre de mes conneries ! Ha non, il est en contrebas d’un chemin, pneu arrière crevé. Pas grave ! Sauf que si justement … ça fume sa race ! La jante, le pneu, tout est bouillant, il nous est quasi impossible de les démonter.

Lorsque nous parvenons enfin à décoller le pneu, une épaisse fumée sort de la jante. La chambre à air a littéralement fondu et s’est agglomérée. Pire, le pneu est lacéré à l’intérieur. Il vient de recuire. Merde, nous qui venions de changer pour des balles neuves. Petit coup de fil pour savoir combien ça coûterait pour se le faire livrer en urgence par DHL depuis la France… t’es bien assis ? 5.000 euros. Ouais t’as bien lu. A ce prix là, le pneu voyage en première classe, boit du champagne, se fait payer une chambre d’hôtel en République Démocratique … accompagné du mec qui le transporte bien évidemment. Lequel repartira seul au retour, tout triste, sans son bon poto de caviar, le pneu.

Bon ben, c’est pas grave hein. On va faire comme si on avait pas vu les vilaines crevasses sur le pneu, on va remonter tout ça avec une chambre à air neuve, on va gonfler à 2.7 et on va s’imaginer que ça va tenir. Sur les coups de 14h00, nous arrivons à Brazzaville. On prend le temps d’un poulet/frites de bananes dans une petite gargote. Pour avoir deux Coca, je remonte deux échoppes plus haut (curieux comme sens du commerce de ne pas vendre des boissons avec la nourriture) et entre dans ce qui ressemble à un bar. Deux filles sont au comptoir et blêmissent (oui je sais, c’est pas facile et elle est facile celle-là) à ma vue. Les deux portent immédiatement leur main droite devant leur bouche. Heu, quoi ? Qu’est-ce-qu’il y a ? J’ai fait quelque chose de mal? Le Co quoi? Ha oui, le Covid19 qui vient d’Europe… bah je sais pas, j’étais en Afrique avant qu’il ne se répande. Les deux filles n’en démordent pas, l’une d’elles sortant carrément du bar.

Le Coronavirus est en train de nous rattraper. Le Congo vient d’annoncer qu’il interdisait son entrée à tous les étrangers venant du Sénégal et du Nigéria, ce qui est notre cas. Si la République Démocratique du Congo en fait de même, notre voyage s’arrêtera net. Merde et moi qui croyait ici, que « bassala bassala, baguenda baguenda ». Comprends en congolais que « ceux qui doivent vivre vivront,ceux qui doivent mourir mourront ». Quand tu sais, en plus, qu’après Fukushima, une bonne partie des voitures japonaises ont été livrées ici, à Kinshasa, et servent aujourd’hui de taxi, le Covid19 ne pèse pas bien lourd dans l’histoire.

Soit ! On règle l’addition du poulet/frites de bananes et on descend vers le port. L’avis de tempête est fort. Il n’existe pas de pont entre Brazzaville et Kinshasa (Congo et République Démocratique du Congo) et nous savons que les passeurs en canots sont aussi gourmands que DHL. Et pas qu’un pneu. On table sur 250 euros par moto, soit en tout 500 euros. Oui t’as bien lu. Le seul hic, c’est qu’on arrive un peu tard, à 15h30 alors que le dernier canot est à 16h00. Après la douane ferme. En entrant sous douane dans le port, 25.000 passeurs se présentent à nous. Tous avec des cartes officielles.

Le plus relou d’entre eux se nomme Clovis. C’est tatoué sur son bras, « Clovis Roi de France » n’arrête t-il pas de nous rabâcher. Seul hic, Clovis est né bien avant Charlemagne, du coup il ne sait pas compter. Clovis accepte de nous trouver un bateau pour 150 euros les deux motos. L’aubaine sur laquelle nous sautons. A deux doigts d’embarquer, Clovis retrouve la mémoire et nous annonce que c’est 200 euros par moto. Colère, scandale, on se la joue offusqué. Le flic qui nous a tamponné les passeports est là. Amaury le prend à l’écart et lui tend les 150 euros dans la main. A prendre ou à laisser pour embarquer tout de suite.

Le flic accepte la mission, Clovis fait la gueule, il vient de perdre la main sur le business. Pour une trentaine d’euros en plus, nous trouvons une équipe de porteurs qui, dans la minute qui suit, doit charger deux Ténéré 700 dans un minuscule canot de transport de personnes absolument pas prévu pour ça. L’une à l’avant, l’autre à l’arrière sur des places passager qui râlent devant un tel scandale. 15h59, les amarres sont larguées pour la traversée du fleuve Congo. 15 minutes plus tard, même cirque. Deux équipes de porteurs en sont limite d’en venir aux mains pour sortir les motos. 16h30 nous sommes en République Démocratique du Congo, nous remplissons la fiche de santé, on nous prend la témpérature et nous pouvons filer vers la Nationale 1, point d’orgue de ce voyage.

Non sans avoir toutefois rencontré Emmanuel. Emmanuel ? Il a été opéré il y a cinq ans par Mécénat Chirurgie Cardiaque. J’ai pas envie de faire pleurer dans les chaumières mais sache juste que ce bonhomme a ramassé une bonne partie de la misère du monde. Orphelin à ses trois ans (ses deux parents sont décédés du Sida), Emmanuel avait une malformation cardiaque. Opéré depuis, il joue désormais au foot dans le club d’Ujana où il aimerait être repéré pour devenir professionnel. Tu vois, c’est pour de belles histoires comme ça que je voulais te remercier d’avoir été aussi généreux. Parce qu’en revenant à la civilisation l’autre jour avec du réseau 4G, j’ai pu constater que c’était pas moins de 24.000 euros qui avaient déjà été collectés. Alors, merci, merci, merci. 10.000 fois merci et même 24.000 fois merci.

Kap2Cap en Ténéré 700 épisode 16

Lolo
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- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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