En fait, je ne comprends pas bien ! J’étais assis sur une selle avec, dans chaque main, un fouet dont les lanières étaient ornées de clous saillants! Et, par de petits coups secs et vifs, je me fouettais le dos sans même ressentir de douleur … malgré les traces évidentes de lacération. Puis la porte s’est ouverte laissant entrer une éblouissante lumière blanche !

Après 20 pays traversés, 16.000 km abattus sans une seule journée de repos, trois trains de pneus usés, deux paires de plaquettes arrière rincées, deux crevaisons une bonne dizaine de chutes, un levier cassé, 2To de rushes vidéo engrangés, nous avons effectivement décidé de dire « stop ». Il était temps de marquer notre première VRAIE pose au cours de cet hallucinant périple.

Yann (le cousin d’Amaury) et sa femme Ayanne, qui vivent au Gabon à Libreville, nous ont ainsi recueilli ! Et le terme n’est pas trop fort. Deux pouilleux, crasseux, chargés de latérite jusqu’au moindre interstice entre les dents. Ils n’avaient pas de boule de Crystal ni de fichu sur la tête, pourtant, à notre arrivée, ils n’ont pas eu de mal à lire dans nos pensées ! Un lit confortable, une vraie salle de bain, du savon, une serviette, du camembert, du pain, du vin de Loire, des gâteaux de chez Paul … je pourrais te citer des dizaines d’exemples comme ça. Hé ouais, on se croyait en béton armé en bouffant, vivant et roulant au jour le jour depuis notre départ! Pourtant, notre « ancien » mode de vie nous engloutit en une demie seconde ! Nous digère, nous malaxe et nous recrache vulgairement au point de se sentir d’un coup tout petits, faibles, inutiles, ou orphelins de quelque chose !

Le lendemain, pas de bécane à faire. Ha merde, alors on fait quoi? Bah rien! Heu, rien mais tu veux dire rien? Ouais rien ! Mais on va s’emmerder ? J’ai trié mes rushes vidéo, fait un petit bout-à-bout d’images que j’ai envoyées par we transfer dans l’attente d’une possible interview sur TV5 Monde et j’ai posé mes valises. J’ai même pas réussi à t’écrire, je me suis senti vidé, lessivé, presque incapable de repartir. En bout de course quoi ! On a longuement échangé le soir avec Yann et Ayanne sur cette Afrique qui nous échappe. Sans jamais trouver de réelle explication cohérente, plausible … en tous cas pour la programmation Windows de notre cerveau.

Le surlendemain, on l’a joué Pretty Woman! On a emmené nos Ténéré 700 se refaire une beauté. Chez Nicolas qui nous a accueilli comme des rois. Moto sur un pont, vidange, huile neuve! Plaquettes arrières neuves, filtres à air neufs, contrôle des serrages, réparation de nos sacoches qui prennent cher à chaque chute! Nicolas nous file même un rétro de Buell pour remplacer celui fendu sur la moto d’Amaury. Kits chaîne neufs? Ha bah non, on a oublié d’en glisser dans l’envoi fait à Libreville. Pas grave, ça va aller jusqu’au bout. Pour le reste, nos Ténéré 700 ne souffrent et ne manquent de rien et se montrent même plutôt robustes, surtout après la bonne dizaine de chutes que j’ai infligé à la mienne.

Heu, et demain on fait quoi ? Rien non plus ? Au secours, je vais pas tenir. Redonnez-moi ces fameux fouets à clous et fermez la porte avec cette lumière insupportable ! Bon, heureusement, on a quand même fait un peu quelque chose. Le frère de Nicolas nous a embarqué, avec nos motos, sur l’un de ses canots. On a traversé l’estuaire de Gabon pour débarquer en face, sur une presqu’île, au milieu de rien. A la découverte des éléphants et des hippos. Surexcité à cette idée, j’ai passé mon temps à quatre pattes, humant leur possible passage récent, inspectant leurs excréments pour trouver leur trace! Je me sentais l’âme d’un Comanche sur une piste fraîche ! Ha, tu préfères la vérité ? Bah, si j’étais à plat ventre ce jour-là, c’est juste que j’ai passé mon temps à me vautrer avec la Ténéré. Le moindre monticule de sable me paraissait insurmontable, la moindre rigole de boue infranchissable. Je te jure, je ne savais plus faire de moto.

J’étais vidé, lavé, dans le rouge quoi! Nicolas a du se demander comment j’avais pu arriver seul sur la la moto jusqu’au Gabon. On est allés voir la maison de Dieu, puis le trou du diable ou d’autre chose, je sais plus. C’était juste magnifique. On a poussé jusqu’à chez Betty pour manger en bord de mer et on est revenus sur Libreville. En canot, face au vent et à la houle, on était rincés par les embruns, de la tête aux pieds. On a dû rincer les motos, du guidon aux crampons.

Bon, alors, et quand est-ce qu’on ressort les fouets à clous pour de vrai? Aujourd’hui ? Chic … enfin c’est vite dit. L’envie a eu un mal fou à revenir. Pourtant, nous nous sommes faits accompagner un bon bout de route par Laurent et Christian, deux motards en Ducati Multistrada pot Fullbarouf. Le Gabon semble être la perle d’Afrique pour rouler sur route ! Un bitume nickel et des virolos qui s’enroulent autourd’une végétation dense et luxuriante. Petite photo incontournable lorsque nous franchissons l’Equateur. On s’est quittés à mi-chemin pour de notre côte filer sur, Ndendé à 40km de la frontière avec le Gabon.

Je t’ai pas dit, depuis le Cameroun, sur le côté de la route, on nous propose de la viande de brousse récemment tuée … antilope, elephant, serpent, porc epic, pangolin … jusqu’au premier singe que je vois là, pendu par la queue, les bras ballants vers le bas. Je n’en reviens pas. Je fais demi tour et son « propriétaire » accoure pendant faire l’affaire du jour ! 5.000 francs CFA, soir 7,59 euros ! Putain, je suis en présence d’un singe mort pour 7,59 euros. J’ai envie de vomir. Pourquoi ça me choque plus qu’autre chose? Je sais pas . Mes origines peut-être. Et puis le fait que j’ai jamais eu envie de faire pote avec un porc- épic ! Sa femme en rajoute: « cuit au bouillon, c’est super bon ». Le mec l’a pris dans un piège et l’a ensuite tué à grand coup de gourdin sur la calebasse! Je demande la race du singe. « Un béret rouge! ». Je sais pas si le type s’est foutu de moi mais trois kilomètres après être reparti, un truc m’est monté au cerveau. Béret rouge. Bah oui, avec le coup de masse en travers du crâne, forcément ça lui dessine un béret rouge. Ça m’a fait encore plus de peine !

Avant dernier contrôle de police a l’entrée de Ndendé où l’on nous apprend que deux japonais a moto nous précèdent. Ils seraient passés voilà trois au quatre jours. Chic des copains! Au contrôle suivant les nouvelles sont déjà moins bonnes. L’un d’eux est blessé et serait à l’hôpital ! Ils ont tenté hier de prendre la piste qui rejoint le Congo, laquelle est annoncée comme très difficile sur l’application IOverlander ! « Be prepared » affirme un commentaire laissé récemment ! Nous filons à l’auberge où ils ont atterri ! Là, une ancienne Xtz 660 et une Honda NC 700 sous bâche, sont sur la béquille ! Nos japonais ont l’air dépités et en panne de solution. Ils sont pourtant partis de Vladivostok en mai 2019 et ont du en voir d’autres.

Ils nous montrent des photos de leur galères. La moto du blessé, a dû rester une nuit entière dans un bourbier, gardée par un militaire avant d’être rapatriée de nouveau sur Ndendé le lendemain. Nos japonais hésitent. Trouver un transporteur pour franchir ces 70 km infernaux, voir même sur les 300 prochains kilomètres jusqu’à Dolisie au Congo. Ou encore, faire demi tour jusqu’à Libreville au Gabon, filer sur l’Angola pour traverser la petite enclave de Cabinda à bord de bateaux.

Amaury leur trouve un transporteur qui peut emmener le blessé et sa moto, pendant que nous proposons à l’autre japonais de nous suivre. Mais ils sont comme prostrés, congelés par leur expérience de la veille et n’arrivent pas à prendre de décision. De notre côté, nous décidons de tenter notre chance. On table sur 5 heures pour faire ces 70 kilomètres. Départ à 7 heures pour faire les formalités de sortie que nous réussissons à boucler, oh joie, en une petite heure. 8 heures, nous posons les roues sur le chemin de l’enfer. Km5, première flaque d’eau. On se méfie, sonde le fond, redoute le piège, ça passe. Un peu plus loin, l’ornière est profonde, la marre immense mais le fond porteur. Ça passe. Encore plus loin deux gros camions sont embourbés jusqu’aux portières. Un petit chemin ménagé sur le côté nous permet de nous affranchir de la difficulté. Et ce sera comme ça, pendant 70 km. Impressionnant mais pas vraiment infaisable !

Je n’en tire aucune gloire, je me dis juste que notre œil à tous ne voit pas les mêmes choses. Que même si nous empruntons les mêmes pistes nous ne faisons pas tous le même voyage ! Et c’est tant mieux ça permet à chacun de faire le sien 🙂

Kap2Cap en Ténéré 700 épisode 15

| Ça sent le vécu, histoires vraies, KAP2KAP | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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