Le maillon faible tu connais ? C’est moi. Oui t’as bien lu, c’est moi. Le mec dont tu dis parfois qu’il est « dingue » et que tu admires (un peu trop sans doute) à travers tes commentaires. Pourtant, jusque là, tout allait super bien. Hier, on a quitté Saly juste à côté de Dakar: 622 kilomètres, plein est, pour rejoindre la frontière guinéenne du côté de Kedougou. On s’attendait à un goudron cassé … il n’en est rien.

Un large ruban de bitume lisse et impeccable, serpente au milieu d’une végétation aride et clairsemée. Au passage du parc du Niokolo Koba, nous apercevons quelques singes, des phacochères et … des chèvres. Ouais, j’avoue c’est un peu singulier de te parler de chèvres. En fait, c’est juste parce qu’elles vont par trois. C’est en tous cas ce que me fait remarquer Amaury.

En reprenant le guidon, je me dis que ce mec est quand même un peu chelou… ou alors qu’il doit vraiment se faire chier au guidon pour compter les chèvres. Et puis, comme ça, comme une chanson débile qu’on te met dans la tête et qui ne veut plus en sortir, je me mets à compter. Les chèvres. Une, deux … trois … chèvres. Ha oui, c’est marrant ça, y’avait trois chèvres. Certainement le hasard. Et là ? Une, deux, trois chèvres. Et comme ça des dizaines de fois. Trois chèvres. Mais c’est complètement improbable comme histoire.

Mais le plus important, c’est pas tant de savoir compter les chèvres mais plutôt pourquoi tu dois les compter ! Hé bien tout simplement parce qu’en dessous de trois, il est impératif de se méfier. Ça veut dire qu’il en existe une, cachée quelque part, sournoisement, dans un fourré. C’est sûr, elle va bondir sur la route pour rejoindre ses deux autres consœurs, chèvres, juste par instinct grégaire. Au dessus de trois, je sais pas pourquoi, elles restent tranquilles, bien groupées et se sentent plus rassurées. Voilà comment depuis ce jour là, je compte les chèvres 😞

Au fil des kilomètres, les gens semblent changer. Ou en tous cas, leur réaction à notre égard change. Le tourisme de masse de Dakar s’estompe et leur surprise de nous voir débarquer, se lit davantage dans leurs yeux. Aux stations essence, les petits talibés m’arrachent toujours autant le cœur. C’est quoi un talibé ? C’est un bout de chou qui peut n’avoir que 5 ans (et jusqu’à 15 ans). Issu d’une famille pauvre et rurale, il se voit confié par ses parents à un maître coranique pour faire son éducation religieuse. Sauf que le talibé doit en contrepartie s’acquitter des travaux domestiques et mendier dans les rues pour subvenir à ses besoins et à ceux de son maître. Nous achetons un peu de nourriture que nous leur donnons en essayant d’éviter un maximum les « émeutes ».

La route qui mène à Kedougou ressemble également et un peu, au « salaire de la peur ». Non pas par sa difficulté mais par le nombre de camions en panne qui la jonche. C’est l’axe principal qui relie le Sénégal au Mali. Sans doute, les chauffeurs poussent-ils davantage leurs tracteurs aux limites de leur motorisation, puisque le goudron est désormais bon, me fait remarquer Amaury. On retrouve ici tout le parc 38 tonnes réformé de l’Europe avec des enseignes françaises dont je n’avais plus vu le nom depuis au moins 30 ans. Tout est à bout de souffle! Un voyage ne s’envisage pas sans son chauffeur et surtout, son mécanicien.

Kedougou, ville frontière. Nous passons la nuit dans une auberge au bord du fleuve Gambie, dans un relais de chasseurs. Pourquoi pas ? Mais de là à enfermer deux pauvres macaques dans une cage de trois mètres de diamètre pour distraire trois pauvres pèlerins, là, j’avoue que je comprends carrément pas le concept.

Le lendemain, nous visons la ville de Mali, par une piste que nous imaginons compliquée car elle est indiquée comme « not passable for cars » sur l’appli overlander. Oui mais nous, on est en moto. Nous savons également que la Guinée est également en période d’élections et surveille plus âprement tous les mouvements de frontières … les entrées, les sorties. 40 kilomètres plus loin, la police sénégalaise tamponne nos passeports et nous demande au passage, si nous avons fait viser les motos à la douane à Kedougou ?

Mais Kedougou, c’est 40 kilomètres derrière nous ? Heu non, ça, on ne l’a pas fait. On esquive un peu la question, masquant malgré tout et assez difficilement notre surprise de devoir se retaper 80 bornes aller/retour de cette piste défoncée.

Soit! On décide de continuer et de tenter notre chance comme ça. Un peu comme le no man’s land entre le Maroc et la Mauritanie, nous devons parcourir dix kilomètres dans le « vide » où nous ne savons pas si nous sommes au Sénégal ou en Guinée, avant de trouver le poste de frontière guinéen. La piste devient tout au plus un chemin de chèvres qui grimpe sérieusement. Encore un peu plus loin, ce sont désormais des marches qui nous attendent avec d’énormes pierres entre lesquelles nous devons trialiser mais aussi et parfois passer en force. Il fait 41 degrés, j’étouffe, je surchauffe. Sur une pierre, je bute et chute avec la moto. En tentant de relever la moto, je prends un vrai coup de chaud. J’ai envie de vomir, j’ai le palpitant à bloc. Je suis incapable de continuer. Je suis comme tétanisé, je suis … je suis, je suis : LE MAILLON FAIBLE. Amaury prend le relais et grimpe ma propre moto avant d’en faire de même avec la sienne.

T’inquiète, j’en fais pas une affaire de fierté, ni même d’égo. C’est juste que je me dis toujours de ne jamais me fourrer dans une situation dont je ne serais pas capable de me sortir seul … je n’aime pas ça. Je pars du principe que même à deux, chacun doit être capable de faire sa part de boulot. Pourtant, le chemin de croix n’est pas terminé. En regardant le GPS il nous reste encore quelques lignes de crêtes à franchir. J’ai du mal à m’en remettre. Passer de la position assise par terre à assis sur la moto me coûte une double envie de vomir.

Nous arrivons enfin à la douane guinéenne. Une cahute où se font clairement suer, quatre douaniers au milieu d’un vrai village de brousse. On fait profil bas. Le douanier en chef nous demande … nos carnets de passage en douane. Ouf, ça on les a et heureusement (merci Antoine Valla de l’agence RIDE & DRIVE). Au lieu de chercher sur nos passeports si les motos sont sorties du Sénégal, le douanier remplit directement nos carnets de passage en douane, tout neufs, et nous souhaite … la bienvenue en Guinée.

Cinquante mètres plus loin, c’est la police qui remplit nos passeports. Dans la case du policier, je remarque que le lit est installé à 10 centimètres … de son bureau. Honnêtement, avec toute cette brousse autour, y’a pas plus poreux comme frontière. Le mec ne doit jamais voir passer personne, on doit être ses premiers clients depuis 10 ans au moins, c’est pas possible. « Bienvenue en Guinée ». Tu m’étonnes, on en rêve depuis 10.000 bornes.

Ha, au fait, la piste que je te décris depuis tout à l’heure, s’appelle la route nationale … franchement même avec un vrai bon 4×4, en première courte, il y a des endroits où je me demande vraiment si ça passe. Histoire de se simplifier la tâche, on repère une coupe sur un sentier qui va nous faire économiser, un immense détour par le nord. Le sentier n’est emprunté que par les mobs chinoises que les guinéens conduisent avec une incroyable dextérité. Je sais que tu ne vas me croire mais là, le sentier se transforme en single Track de montagne, tout en montée, avec des épingles inversées. Surtout ne pas se déconcentrer. On joue des appuis sur les repose-pieds, on reprend l’embrayage, le frein arrière, on monte sur les rebords avec la roue avant pour mieux virer dans les épingles. On tente d’esquiver chaque grosse pierre. Je te jure que nous sommes à la limite de ce que peuvent permettre nos Ténéré que je trouve incroyablement douées dans cet exercice et incroyablement résistantes.

Une heure plus tard, nous parvenons à un groupement de cases. Une sorte de tableau idyllique, un paradis. Un petit plateau surplombé par un immense pain de suc. Une brume de chaleur épaisse qui donne l’impression que le soleil se couche bien avant l’heure prévue. Et surtout, surtout, une bonne cinquantaine de paires d’yeux qui nous scrutent. Après discussion, nous sommes autorisés à planter nos tentes au milieu du village. Photos, drône, partie de foot, visionnage de la partie norvégienne de notre voyage sous la neige, tout y passe. Honnêtement, j’y peux rien, filmer c’est mon métier. Mais là, j’avoue qu’avec tout ce matos, c’est quand même un peu comme si une soucoupe volante venait de se poser au milieu du village. D’ailleurs, ils n’ont pas de nom pour mon drone et ont décidé de le baptiser « avion ». Tout simplement. Je sais que ça fait con de dire ça, mais les guinéens sont d’une gentillesse et d’une hospitalité incroyables.

La nuit vient de tomber. Pas de lumière, pas de smartphone, tout au plus des « briques (tu sais, une brique, ton ancien téléphone quand il n’y avait que des touches pour appeler quelqu’un)… la soirée prend une étonnante saveur. Nous goûtons le tô plat composé d’une pâte de maïs, accompagné d’une sauce un peu forte issue du baobab. 23h00, nous sommes claqués et annonçons prendre congé de nos hôtes et souhaiter nous coucher. Amaury voulait dormir dans sa tente, juste avec la moustiquaire, sans la doublure. Pour ma part, j’installe la doublure. Sûr que si j’avais dormi comme ça, je me serais réveillé le lendemain avec 200 paires d’yeux, rougis mais heureux de m’avoir regardé dormir tout la nuit. Allez, je te laisse, l’aventure vient de commencer !

Kap2Cap en Ténéré 700 épisode 9

Lolo
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- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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