Agadir / Laayoune: 639 km
Laayoune / Mauritanie : 1.074 km
Mauritanie / Dakar : 820 km

Moi j’appelle ça les journées contrition ou pénitence. Tu montes sur la moto, tu passes la première et … t’attends que ça se passe. Pendant des kilomètres et des kilomètres, tu réfléchis à ton sort. Je sais pas si j’ai quelque chose à me faire pardonner (en cherchant bien, hein …) mais ça me laisse du temps pour moi. Tiens, ça me fait penser à cette étonnante rencontre faite au Rajasthan.

Je filais doux sur une Royal Enfield lorsque je double un truc improbable. Au début , j’étais pas sûr. Mon cerveau me disait: « tu viens de dépasser un mec qui se met à plat ventre, lance au loin une noix de coco, rampe (toujours à plat ventre) jusqu’à sa noix de coco pour la récupérer. Puis le type se relève, s’allonge à nouveau sur le bitume de cette nationale pour lancer encore et encore la noix de coco. ». J’ai dit à mon cerveau: « t’es sûr de ce que tu dis là ? ». Il a pas su me répondre, alors j’ai fait demi-tour … pour constater que cet abruti avait raison. Y’avait bien un mec qui jouait au « pousse noix de coco » au milieu des bagnoles et camions.

On appelle même ça: « les pénitents ». Un truc qui leur permet de se faire pardonner leurs péchés et de se racheter. Bah moi, ces longues journées de moto me donnent l’impression d’être parfois un pénitent. Bon, je ne suis pas non plus hyper assidu dans le remord et les avé maria. Je laisse souvent mon cerveau s’échapper, réfléchir à ce qu’il manque (ou pas) dans ma vidéo. Des paysages, du drone, des rencontres …

Mais surtout et aussi étonnant cela puisse paraître, ces longues journées programmées sont parfois les plus ponctuées par …. l’imprévu. Tiens j’ai beau avoir déjà passé le fameux no man’s land qui sépare le Maroc de la Mauritanie plusieurs fois, ça reste un moment toujours étonnant. Là, on nous a demandé de retirer nos casques et de nous inscrire dans une file piétonne. Un mec en blouse blanche et masque d’hygiène pointe une sorte de pistolet sur notre front … pour vérifier que nous ne sommes pas fiévreux et porteurs du coronavirus. Amaury a flippé en se disant qu’avec la chaleur qu’il faisait et nos casques, on risquait de de se faire refouler. Mais finalement non.

A la frontière Mauritanie/Sénégal, la surprise va se manifester par des taxes qui ne cessent de se multiplier. Pour sortir de la Mauritanie, un mec te demande de payer la taxe de la commune. « Pour quoi faire? ». « Pour la commune » te répond-on. Logique. En échange de cette dîme, on te tend un reçu où est inscrit « parking ». Va comprendre. Enfin si, je comprends que trop bien.

Ensuite, il y a une taxe pour passer le pont barrage qui franchit le fleuve Sénégal… De l’autre côté: nouvelle taxe de la commune, mais de la commune côté Sénégal cette fois-ci. J’ai quand même essayé de protester un peu face à cette inflation de taxes en demandant aux policiers si c’était légal. Réponse: « ça, c’est une affaire entre toi et lui. » Entre celui qui te taxe et moi donc. En gros, démerde toi.

Ensuite, tu files voir le mec aux douanes sénégalaises pour faire inscrire ta moto sur ton passeport, le fameux passavant. Là, le douanier te réclame 10 euros de taxes à nouveau. Amaury s’est offusqué en disant qu’il était déjà venu voilà quinze jours avec l’Africa Eco Race et que c’était gratuit. Ce à quoi le douanier a rétorqué un imparable « si tu es déjà venu ici, alors tu sais comment ça se passe. » Bon moi, j’avais pris le partie d’en rire en suggérant le mot arnaque. Ce qui les faisait tous marrer.

J’en ai même profité pour semer un peu la zizanie. Un passeur voulait me vendre une carte SIM pour mon téléphone. J’ai dit que je ne pouvais pas. Que je n’avais plus d’argent car le douanier m’avait pris 80 euros (en réalité c’était dix). Je voulais faire croire que les douaniers étaient encore plus corrompus que ce que eux-mêmes pouvaient imaginer. J’étais tellement sérieux que le doute s’est installé. Enfin, avant de partir, je leur ai tous tendu la main en marquant un temps d’arrêt: « il y a une taxe pour la poignée de main ? » ai-je demandé ? Ils m’ont dit que non avec un franc sourire. Alors je leur ai tous serré la main et on s’est cassé.

La surprise de ces longues journées de roulage peut prendre parfois et encore, un tout autre visage. Au sud de Nouakchott, il existe une piste qui coupe et permet de rejoindre la frontière de Diama sans passer par Rosso. A l’est de cette piste, tout au bord de la mer, Amaury a repéré sur son GPS un point d’intérêt nommé « the beach behind the dunes » . Que l’on traduira facilement par « la plage derrière les dunes. » Hé ho, t’imagines toi? T’as une Ténéré 700 avec une belle roue avant de 21 pouces, une garde au sol de fou, des pneus à crampons, tu fais quoi ? Tu coupes. Et même au cap, pendant 30 bornes. « Ha oui, mais là, Amaury, regarde, y’a quand même un shot (un lac asséché) » ai-je opposé. « Oui mais par 38 degrés, il doit être bien sec ton lac ». Soit, si tu le dis. On coupe. Au cap. On saute par dessus de petits buissons, on zigue, on zague.

On finit même par rejoindre une petite piste sablonneuse qui vire de droite à gauche avec de jolis petits appuis bien durs. Le terrain parfait pour se prendre pour un grand champion. Même sans talent de pilotage aucun. On enroule généreusement, d’autant qu’on aimerait bien planter notre bivouac de l’autre côté des dunes avant la nuit. La lumière est juste magique. J’en profite pour faire quelques prises de vue avec Amaury qui part dans de grands dérives. La lumière baisse encore d’un cran. Vite, je range le matos vidéo, enfourche la moto et nous partons dans une chevauchée insensée sur ce shot.

Tiens, le régime moteur semble s’effondrer? Le pneu arrière s’enfonce même un peu. Petite louchée de gaz supplémentaire et les pneus remontent à la surface. C’est con: à droite, y’a des buissons, on devrait s’en rapprocher, ça serait sans doute plus porteur. Mais non, on coupe. Au cap, droit vers les dunes. D’un coup, je vois l’arrière de la moto d’Amaury s’enfoncer, inexorablement, dans le sable. Comme happée par un gouffre. Dans un effort surhumain, Amaury parvient à s’en sortir. Ce qui n’est pas mon cas. Coincé, je suis fait comme un rat dans ce piège. Amaury ne gagnera que 20 mètres supplémentaires avant d’être à son tour la victime d’un piège qui vient de se refermer.

On pousse, on tire, on cravache. En première, en deux. On soulève, on tente de s’en sortir sur le couple. A côte de la moto, assis dessus, en tirant la roue avant. Rien n’y fait, nous sommes prisonniers. La nuit tombe. Même nos bottes s’enfoncent dans ce marécage. En sortant la roue arrière, on constate que le trou béant laissé par celle-ci est rempli d’eau. Merde. Qui plus est nous sommes une nuit de pleine lune, ce qui augmente les risques de forte marée. Enfin notre GPS indique que nous sommes légèrement en dessous du niveau de la mer. Bref, ça craint.

Partout autour de nous, de petits ronds blancs d’un mètre de diamètre, témoins d’une eau salée qui s’est évaporée récemment. Pire, des dizaines d’ossements gisent sur le sable. Un troupeau a sans doute récemment fait les frais de la même imprudence. Il fait nuit. A force d’efforts, nous parvenons a sortir ma Ténéré. Mais celle d’Amaury est au pire endroit. Nous allons y passer deux heures. Récupérant des taillis et fabriquant un chemin porteur pour la roue avant de la moto avec … les ossements récupérés au sol (la hanche étant remarquable d’efficacité). 23h00, les deux motos sont enfin sur un sol porteur.

Deux solutions, planter la tente ici, ce qui est d’un coup moins sexy que « the beach behind the dunes ». Ou rebrousser chemin pour trouver un village et de l’eau pour tout nettoyer et ne pas risquer de niquer les roulements, les joints spy, la chaine, les capteurs d’ABS ou que sais-je encore, en raison de la boue qui sèche.

Là, je sais que tu vas pas me croire. Mais, d’un coup, de longs hurlements en meute sont montés dans la nuit. Là, juste à côté de nous. Hyènes rayées, tachetées, chacals, fennecs, il y a tout ça en Mauritanie. Alors certes, il paraît que les Hyènes d’Harar en Éthiopie sont connues pour être les éboueurs de la ville et n’ont jamais mordu qui que ce soit, mais ça va quand même nous aider à prendre une décision sage… retourner à la civilisation.

23h30, dans un village, nous trouvons un mec qui possède un jet d’eau. Deux heures durant, nous allons nettoyer motos et bonhomme de cette fange. Ça ne sentait pas que le marigot cette histoire, mais aussi et un peu la défaite. Heureusement qu’ici, en Afrique, le proverbe veut que « l’erreur n’annule pas la valeur de l’effort accompli. »

Kap2Cap en Ténéré 700 épisode 7

| Ça sent le vécu, histoires vraies, KAP2KAP | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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