« Seul un idiot mesure la profondeur de l’eau avec ses deux pieds ». Proverbe africain. Comprends que la sagesse aurait théoriquement du nous faire renoncer à cette aventure mais que nous y sommes allés de bon cœur et en y mettant … les deux pieds.

Pourtant, sur ce petit col off-road (Ouano) qui permet de relier la vallée du Draa à celle du Dades, le témoin de la sagesse s’est tout d’abord manifesté sous l’apparence d’un berger. Mais pas n’importe quel berger hein, ni n’importe quelle sagesse. Un berger avec au moins 300 têtes de brebis. Ici, dans cet endroit reculé du Maroc, ça doit quand même commencer à peser dans le game. Je veux dire en termes de respectabilité.

Et puis il y avait ce visage buriné, comme toutes ces montagnes séculaires alentour. Une peau à la fois lisse, et interrompue par de profondes et régulières crevasses. Et deux petits yeux perçants. Bref, ça sentait l’expérience, la ruse, le Sioux, le Comanche, la connaissance parfaite du terrain, des conditions météo pour protéger et faire prospérer au mieux son troupeau! Un sage quoi, un vrai … du genre à te déconseiller de mesurer la profondeur de l’eau avec les deux pieds.

Donc, quand un mec comme ça t’interpelle pour te dire, super gentiment, que là, non, sur cette piste, ça passe pas en moto, bah normalement tu l’écoutes ! Surtout si le type ponctue l’affaire de mots comme « problèmes. ». Et même « gros problèmes, dans six kilomètres ». Parce que « la neige, la boue, le froid », et un col à 2.800 mètres d’altitude. Tout ça quoi en plein hiver, c’est pas raisonnable. Bon, en même temps, un mec dort la nuit, en djellaba, au milieu de son troupeau par zéro degré sans chaussettes ni slip chauffants, dans le genre pas raisonnable …

Le problème, c’est que nous, on avait faim. On était même de purs crevars, en soif de sensations fortes après toutes ces bornes en ligne droite. On aurait sauté sur n’importe quelle piste, n’importe quelle difficulté pourvu qu’on en bave, que ça glisse, qu’on soit limite, quitte même à s’en mettre une ou deux petites. Gentiment hein, en tout bien, tout honneur, juste pour le fun.

Alors, poliment, on a remercié le monsieur de la sagesse, pour ses précieux conseils avisés, on lui a fait comprendre qu’on avait bien saisi le sens et la portée de ses propos mais … on a mis la première et on est partis … dans la direction où il ne fallait donc, pas aller. La sagesse aujourd’hui, c’était pas notre truc. Pas mal de boue, bien grasse, glissante. Heureusement, nos pneus Michelin Desert Race que l’on maudit sur la route (au point de presque regretter nos pneus clous) abattent dans ces conditions un boulot phénoménal. Puis la neige par plaques de 10, 15 ou 20 mètres . Un 4×4 semble être passé juste avant nous et a creusé de profonds sillons, uniques, hypnotisants.

Chaud. Ne pas se focaliser sur les sillons, regarder loin, très très loin. Jouer des appuis sur les repose-pieds. Grimper coûte que coûte à 2.800 mètres .. . ne pas subir l’échec qui reviendrait à faire demi-tour pour subir un immense contournement par la route, à nouveau. Un dernier effort, je lève la tête au loin pour apercevoir le col et… deux silhouettes qui semblent nous attendre. Deux motos et une voiture plus exactement. Je sais pas pourquoi, de suite, j’ai pensé aux flics (à cause de mon drone interdit au Maroc). Bon, j’allais pas faire demi-tour là, sous leurs yeux, restait plus qu’à assumer. Je me suis quand même dit que, même si cette petite piste oubliée était fun, on aurait du écouter le sage…

C’est sûr, on va se faire serrer. Et puis non. En fait, ce sont deux suisses en BMW F 750 GS rabaissées, équipés en pneus de route, suivis par un guide marocain. Ils ont l’air exténués, vidés, limite terrorisés, alors qu’il viennent seulement de monter par le côté praticable. Devant eux l’enfer ! Ils ont l’air effrayé par la neige, la boue et les ornières qui les attendent pendant une bonne vingtaine de kilomètres. Ils nous assaillent de questions pour savoir s’ils doivent s’engager dans ce bourbier verglacé. Ou pas. Nos réponses ne leur suffisent visiblement pas, ils restent tétanisés, incapables de décider.

Avec Amaury, si tu te souviens bien, on venait de mesurer la profondeur de l’eau avec les deux pieds donc on était pas les meilleurs conseillers. Et puis, j’hésite toujours dans ce genre de situation. En quoi, serais-je meilleur qu’eux ? Les dissuader ne serait-il pas les priver de leur part d’aventure, de surprise, de moments à raconter puissance dix, une fois rentrés. Auprès de la famille et des copains. On s’est regardé avec un regard complice avec Amaury, on les a rassurés, en leur disant que les deux pieds bien à terre, en faisant le pas du patineur, ça passerait toujours.

Je leur ai également fait débrancher les ABS (ils ne savaient même pas où c’était) pour pas qu’on les retrouve trop loin dans le ravin. Les deux mecs se sont élancés et on ne les a jamais revu. N’y vois aucune malveillance ni malice de ma part, au pire que risquaient-ils ? Une nuit bien au chaud, au milieu d’un troupeau de brebis, avec un sage berger marocain.

De notre côté, on a basculé de l’autre côté de la vallée avec nos Ténéré 700. Chargées comme des mulets, la nouvelle Yamaha est un sacré compagnon de voyage que je qualifierai « d’engagé ». Certains pourront y voir, un petit trail parce qu’elle ne fait pas 1000 cm3 et 100 chevaux. Après plus de 7.000 km à son bord, je n’ai personnellement pas du tout cette sensation. Avec ses 35 kilos de bagages, j’ai même l’impression qu’elle fait pile le bon gabarit. Agile, facile, dans cette petite descente tout en gravette, la Ténéré accepte les placements au frein arrière dans les courbes serrées. Doux, hyper facile à exploiter, son twin 700 sait aussi se montrer hyper convaincant. Que ce soir pour provoquer la glisse, ou se sortir d’un sable profond.

Je ne renie pas nos vieilles Transalp de notre dernier voyage, mais ne pas reconnaître les bienfaits de la rigidité de son châssis et l’exceptionnelle qualité de ses suspensions, serait assez malvenu. Pour être en accord parfait avec notre utilisation off-road, nous avons opté pour des réhausseurs de guidon, ainsi que pour la selle rallye qui offre une vraie position enduro16h00: il ne nous restait que 484 km à parcourir pour rejoindre Agadir où nous sommes hébergés par Géraldine Brucy, femme d’un ex tout bon pilote du Dakar. Un havre de paix (Jean tient à Agadir une agence de randonnées moto) qui nous permettra de recharge les batteries et de t’écrire dans de bonnes conditions. Merci les Brucy 🙂

Kap2Cap en Ténéré 700 épisode 6

| Ça sent le vécu, histoires vraies, KAP2KAP | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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