Amaury a trouvé une rime : « goudron tête de con ». Alors que tu noteras que « piste en latérite, tête de … » ! Mais nooonnnn, t’es con, pas cette rime là (fais pas semblant de ne pas comprendre je sais que tu y as pensé). Des rimes en « ite », y’en a plein d’autres ! Comme, réussite, inédite, insolite, pépite ou médite. C’est un peu méchant mais curieusement, le fait est que ça se vérifie à chaque fois. D’ailleurs, j’avais dit que je ne te parlerai plus de nos mésaventures avec les douaniers et autres flics mais… j’ai menti et tu comprendras pourquoi après !

Bref, on pensait passer la frontière Camerounaise le soir et se rendre à Oyem au Gabon. 20 bornes avant la frontière, barrage de flics/douaniers. Un type à lunettes légèrement fumées, branches dorées (je t’en fais une description précise car il est connu comme ça sur l’application IOverlander, « l’homme aux lunettes ») s’approche et nous demande nos papiers. Puis il se met à fouiller et retourner tous nos sacs. Pas de souci. Avec mon ordinateur dedans. « Ça c’est pour moi me dit-il » sur un ton hyper sérieux et autoritaire. Je réponds que non, hors de question ! Il se marre et me dit que c’est ce qu’on va voir. Fouille au corps, fouille des bottes. Fouille de mon IPhone où il tombe sur nos photos avec … les chasseurs en Côte d’Ivoire. Pour lui, ce sont des djihadistes maliens et nous sommes des terroristes. Ça se complique. D’autant que pour déconner, en arrière plan, Amaury lève les deux bras en l’air …

Bref, comme si d’un coup, tout semblait vouloir se retourner contre nous. Fouille de mon sac à dos où se trouve tout mon matos vidéo et … mon drone. « Ça c’est interdit, je le confisque. Vous comprenez? » Bah non, je comprends pas. Vite fait, je fais une recherche internet sur la législation . La détention et le transport de drone sont autorisés au Gabon, seule l’utilisation est soumise à autorisation de la Direction Générale de l’Aviation. Donc nickel, car je n’ai rien tourné avec mon drone au Cameroun. Mais ça, il s’en fout. Alors qu’on est déjà dans le tambour de la machine à laver, sur le programme essorage à 100.000 tr/min, un douanier vient s’en mêler. Histoire d’ajouter de la pression à la pression. Il nous affirme qu’il y a une erreur sur nos passavants. A l’entrée du Cameroun, le douanier s’est trompé sur certaines cases et a juste inversé des références. Résultat: « je confisque les deux motos, vous rentrez chez vous comme vous voulez ». Là, je t’avoue que tout s’est écroulé. Même le bon sens n’avait à ce moment là, plus aucun sens.

Direction, le poste de police en ville où un gradé semble vouloir se montrer un peu plus eclairé et mesuré. Sous les yeux du connard à lunettes (pardon je dirais plus) je commence à évoquer avec le gradé le fait que son trouffion voulait me piquer mon ordi, et le fait qu’il ne connaît rien à son métier, notamment en matière de drone. Effet mesuré car de toute façon, tout le monde en croque. Je donne des coups de fil à l’ambassade, le mec commence à blêmir. Avec ce coup de Jarnac, je sens que nous reprenons le dessus. Je me lève, montre mon ordi et mon drone au mec à lunettes en lui disant, droit dans les yeux à deux centimètres de sa bouche, que « tout ça, je le garde, c’est à moi ». J’exulte, Amaury me donne des coups de coude dans les côtes genre « calme toi, n’en fais pas des tonnes non plus ».

On repart, libres mais… direction les douanes maintenant, où un coup de fil salvateur donné par Mécénat Chirurgie Cardiaque nous vaudra un : « toutes nos excuses ». Bon voilà. On veut bien jouer « à la marchande » parfois, « au policier et au voleur », rentrer dans leur jeu quand ça se termine bien. Mais quand ça va trop loin, hors de question. D’ailleurs, une heure plus tôt, Amaury s’était mis en colère parce qu’un flic demandait à ce qu’on lui achète une caisse de bière complète (le bar était juste à côté du poste de flics, le barman avait visiblement fait une excellente étude de marché!!!).

Bref, voilà qui m’amène où je voulais en venir. Je vois parfois que, dans tes commentaires sur mes posts Facebook, tu tagues tes potes en leur disant « on se fait ça quand ? ». Et c’est exactement en ce point que tu as raison. Tague un pote, et tague même un bon pote. Voir même ton meilleur pote. Voir même tague le meilleur pote que tu ne connais pas … encore car il y a toutes les chances que dans une telle aventure, tu perdes ton meilleur pote de 20 ans. Les petits chemins de traverse, les bons moments, les belles rencontres, même seul, elles t’enverront des milliers d’étoiles dans les yeux. Le mauvais moment qu’on vient de passer, celui qui te laisse un goût amer, de limaille et de gâchis dans la bouche, une forme de « trop », celui là, bah c’est bien d’être deux pour en parler. Pour l’évacuer. Retourner au fondamentaux et aux raisons de ton voyage: la rencontre, la découverte, la différence même si elle n’est pas toujours de ton goût. Et surtout, se dire que ça fonctionne comme ça et que t’es pas chez toi. Comprendre qu’en arrivant en Afrique, si tu n’es pas patient et philosophe, tu n’as d’autres choix que de le devenir. Et au contraire, si tu es d’une nature plutôt patiente, forcément, à un moment ou un autre, tu perdras patience. L’Afrique te bousculera, toi et ton meilleur pote qui devra être de tous les coups.

Je dis pas merci à Amaury tout le temps car j’ai autre chose à foutre qu’à lui lècher la trogne dès qu’il me rend service … Mais je vois bien qu’il anticipe sur tout: le change pour de la monnaie locale, l’eau, l’essence, le bon moment pour passer telle ou telle douane, le bon moment pour attaquer une piste trop difficile le soir… une multitude de détails, un rôle où il ne faut jamais rien lâcher. Le tien ou celui de ton meilleur pote.

Mais dans ce voyage, il y a aussi le moment où le doigt de Dieu se retourne contre les plus filous. En entrant au Gabon, un flic hyper sérieux est en train de faire une morale hallucinante à un type qui semble vouloir se le mettre dans la poche. « Qui me paye, ici, c’est toi ou le ministère ? Ces galons là, c’est pas toi qui me les a donnés ? Ici, je suis policier, tu ne me tutoies pas, on ne se connaît pas? Quand je te dis quelque chose, tu obéis! ». Là, je me suis dit « putain, au Gabon, ils rigolent pas les mecs ». Arrive une autre bagnole avec dedans, un mec l’air plutôt benêt. Le type entre dans la cahute et pose un billet de 5.000 sur la table du flic qui venait de faire la brillante démonstration de sa droiture! Le tout, sous nos yeux, du genre « bah quoi, comme d’hab chef ». A ce moment là, j’aurais voulu disparaître pour éviter au flic un tel embarras!

C’est là que je me suis dit que le mieux était tout simplement de s’y faire. Du coup, on a dû dormir côte Cameroun, actuellement franchement hostiles aux Francais ! Il faut dire que les déclarations de Macron la veille (sur une histoire de manquement aux droits de l’homme) n’ont pas aidé ! Bref, personne ne nous parle, ne nous regarde dans les yeux, on a l’impression d’avoir chopé Ébola/Zika et Corona (pas la bière) en même temps !

Le lendemain, nous sommes donc entrés au Gabon! Assez facilement même s’il est déjà 14h00 lorsque nous rejoignons une piste (oui parce que goudron tête de …) longue de 370 kilomètres pour rejoindre Libreville nous attendent ! Nous sommes désormais à la hauteur de l’équateur, le climat se veut chaud et humide, les forêts hyper denses, l’eau surabondante, les pistes en latérite ont du mal à sécher ! Une terre bien compacte, luisante, qui peut s’avérer glissante comme du verglas a tel point que je préfère descendre de la moto pour vérifier le niveau d’adhérence. A ce sujet, sans vraiment le calculer, nous avons de la chance d’avoir entrepris ce voyage à la petite saison sèche (la grande étant en juin, juillet, août). Lors des pluies nous n’aurions pas fait le quart des pistes que nous avons empruntées. Malgré tout, il faut se méfier, les ravines sont parfois invisibles et profondes, les ponts en bois regorgent de trous vicieux. Amaury va manquer de passer par deux fois par dessus la moto.

Et pourtant nous sommes sur la nationale 5 autrefois bien entretenue par les Français qui y exploraient le bois. « Laissée à l’abandon par les chinois qui ont pris le relais » nous affirme un habitant qui doit désormais essayer d’apporter ses récoltes à la ville puisque la route n’est plus vraiment praticable ! Nous circulons au cœur de cœur de cette jungle incroyable avec en fond sonore l’oiseau qui imite le cri de la courroie d’alternateur qui se desserre (je te jure que c’est vrai)! Nous traversons quelques villages fantomatiques ! L’atmosphère a radicalement changée avec des maisons en bois qui me font penser à l’architecture de la Louisiane, avec leurs petites avancées et leurs terrasses abritées.

Passé Medouneu, la piste est defoncée. Il se dit aussi que c’est ici qu’habite l’opposant au régime alors hors de question de la lui faciliter la tâche en refaisant la route. Les rares habitants nous saluent bien volontiers. Les enfants font parfois un pas en arrière, peu habitués à voir de tels engins circuler ! 18h30, nous décidons de poser notre tente dans un village. Plus nous nous enfonçons, moins les gens comprennent l’idée de voyager à moto. Voyager ? Pour quoi faire ? En moto ? La majeure partie du temps, ils nous lâchent un « Ho » qui semble chantant pour néanmoins s’arrêter net. Signe de leur surprise et de leur incrédulité. Parfois nous avons le droit à un : « Vous êtes braves ! » Non non, on a juste le cul en béton armé. 15.009 km, 19 pays traversés, une seule demie journée de repos, et je suis complètement incapable de te dire ce qui fait qu’en 31 jours non stop de moto, on a toujours la banane. Comme un otage, j’ai l’impressions d’avoir chopé le syndrome de Stockholm, une sorte d’empathie, de compassion, de contagion émotionnelle pour la Ténéré 700 qui nous tient prisonnier depuis des jours et des jours.

Une fois la tente plantée arrive Jamal, un marocain qui réalise presque le même trajet que nous, en vélo. Pas un VTT de la mort, hein, mais le vélo de ta mère grand avec une moustiquaire pourrie comme tente et à peine de quoi se nourrir. Je lâche un « Ho » de surprise. Lui aussi roule sans trop se poser de question, prisonnier et amoureux de ce long tunnel de kilomètres et de rencontres.

Kap2Cap en Ténéré 700 épisode 14

| Ça sent le vécu, histoires vraies, KAP2KAP | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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