J’ai les articulations hyperlaxes ! Tu t’en fous ? Je peux comprendre ! Mais attends je t’ai pas tout dit. Je m’en suis aperçu il y a pas mal d’années en faisant une sauce vinaigrette pour la salade ! Tu t’en contrefous ? Oui mais non, laisse-moi quand même une chance de t’expliquer !

J’étais bien en appui sur mes deux pieds (important les appuis pour la vinaigrette), les genoux eux étaient bien libres. Je venais d’ajouter un peu de moutarde pour faire le liant et je touillais comme un forcené (car c’est pas super efficace la moutarde en grains), d’un mouvement quand même coordonné et appliqué du bassin, quand … clac, mon genou a vrillé puis lâché ! D’un coup, sans prévenir, avec à la clé une violente douleur.

Hosto, radios, diagnostic : « c’est rien, vous avez les articulations hyperlaxes ». Pourquoi pas! Mais sinon ? Ben, elles sont pas assez serrées quoi. Suffit de mettre un coup de manivelle pour retendre tout ça non ? Les muscles, les tendons, les ligaments, tout ! Mais en fait non, on a rien fait. Car y’a rien à faire. Ça peut d’ailleurs ressurgir à n’importe quel moment. Ça m’arrive aussi et parfois de me déboiter l’épaule. Mais c’est plus en tournant un robinet que, comme Mel Gibson dans l’Arme Fatale (la vieille référence pourrie !). Remarque, du coup, y’a pas que la référence mais également le physique qui est pourri !

Mais pas tant que ça puisque j’ai décidé d’en faire un avantage et je vais t’expliquer comment. Je venais de franchir une zone trialisante un peu chaude, en poussant Betty, à ses côtés. Il me restait juste un petit bout de montée dans de la pavasse roulante (c’est la pire, la plus vicieuse et piégeuse). Alors je me suis remis en selle et j’ai accompagné le mouvement gentiment avec l’embrayage quand … la roue arrière s’est « enroulée » sur un morceau de choix : un roc, un pic, un cap, que dis-je une péninsule ou un chef d’équipe, si tu préfères. Bref, Betty m’a déséquilibré et crac, voilà ma cheville gauche coincée, à l’envers, sous la moto. Prisonnier de ma propre moto, seul sur cette fichue piste. Au début je me suis dit: « 250 kilos en appui sur ma cheville… ça fait quand même un peu mal, faudrait pas trop que ça dure. » Et puis finalement je me suis souvenu que j’étais hyperlaxe. Alors je me suis détendu, contorsionné pour récupérer un peu de mou dans la cheville. J’ai mis mon pied droit bien en appui au sol, j’ai attrapé je guidon et l’arrière de la moto avec les mains et … (si c’est possible) je suis parvenu à relever Betty avec un seul pied d’appui, tandis que l’autre était tordu, à l’envers ! Même pas mal ! Puisque je te dis que je suis hyperlaxe. Et c’est tant mieux finalement.

J’en suis à plus de 3.000 kilomètres ici, en Islande. Le plus dur? Les paysages. Franchement ça devient insupportable, voire indécent ! Juste pour info, l’Islande est située sur la dorsale medio atlantique qui sépare les plaques tectoniques eurasienne et nord-américaine ! C’est pas moi qui le dit mais wiki! Du coup, je te dis pas le bordel que ça a foutu ici, tout ça ! Plus de 200 cratères, 130 volcans actifs (mais rassure toi seuls les Grímsvötn, l’Hekla ou le Krafla crachent régulièrement), 10% de la superficie occupée par les glaciers, des fjords immenses et parmi les plus grands champs de lave au monde. Et au milieu de tout ça, d’incroyables pistes ! Je ne sais pas comment, ni en fonction de quoi on trace (creuse ?) une piste au milieu d’un champ de lave, mais ces mecs ont eu le bon goût de les faire sinueuses, tortueuses à souhait. Avec des petits appuis. On dirait un enchevêtrement de toboggans. Jamais chiant! Toujours dans l’action, la concentration, le plaisir !

Mais alors que tu crois être au cœur d’un désert aride sans fin, au détour d’un rocher, se découvre une oasis de verdure accueillant des milliers d’oiseaux et le plus souvent, des cygnes. Deux petites maisons au toit rouge, le drapeau islandais qui flotte fièrement et … je viens de te dépeindre en quelques mots, l’image d’Épinal de l’Islande. Mais c’est pas fini, il manque encore deux trois détails pour en faire un véritable fragonard.

Un peu plus loin, après un petit plateau se dégage le Vatnajökull, plus grande calotte glaciaire d’Europe. Un frigidaire taille XXXXL, immense, impressionnant, mystérieux. Ensuite, la piste s’enfonce dans un champ de sable noir, pour finalement devenir champ de cailloux pendant 100 kilomètres avant de finalement t’accueillir sur un tapis de mousse pour déboucher sur un Hot Pot, une source d’eau chaude naturelle quoi ! Là au beau milieu de la F752 bien caillouteuse et du néant absolu, une piscine d’eau chaude à 38 degrés.

Important les 38 degrés car dans tout ça y’a quand même un détail qui fâche vraiment: les rivières. Qu’elles soient naturelles ou issues de la fonte des glaciers. Partout, par dizaines, à traverser ! Tous les jours. Résultat j’ai les pieds trempés et gelés ! Pourtant je vais faire mon coming out. Oui je le dis, je l’écris même, j’ai osé acheter … des chaussettes étanches avant de partir. Deux paires même. Au où cas elles soient pas vraiment étanches (je me suis dit qu’on ne voyait ça qu’au Téléachat et que ça ne marcherait pas). Sauf que ça marche, mais vu la profondeur des gués, ce sont plutôt des bas étanches qu’il m’aurait fallu. J’avais bien lorgné du côté du rayon pêche à la mouche et waders avant de partir mais j’aurais pas réussi à mettre mes bottes d’enduro par dessus. Bref, plusieurs fois par jour, je pars sonder la profondeur de l’eau. Parfois, pour rien, mais on s’en fout parce que, quand c’est pas profond, c’est pas là que j’ai les pieds qui prennent l’eau. Parfois à raison mais c’est là que les chaussettes étanches se remplissent d’eau glacée pour désormais devenir … étanches de l’intérieur !

Je ne te cache pas d’ailleurs que lorsque je roule tard le soir, j’angoisse parfois un peu à l’approche d’une rivière. J’ai toujours peur que ce soit celle de trop, celle qui aura raison de Betty … ou de moi. C’est comme ça que l’autre jour, j’ai pris un vrai coup de flip. Au détour d’un champ de lave, la piste s’est approchée d’un rivière déchainée. Plus qu’un tumulte impétueux, ça ressemblait à de véritables rapides. Là, je me suis dit que j’atteignais la limite des risques que je souhaitais prendre. Soit je faisais sagement demi tour, soit je démontais la moto pièce par pièce, construisais une embarcation de fortune, avant de partir à la recherche d’indiens Hurons pour m’aider à pagayer et traverser ce fichu obstacle. Je sais y’a pas d’indiens ici mais comme on est géographiquement plus proche du continent américain que du continent européen, avec un minimum d’effort de leur part, ça aurait pu.

Bref, le stress était monté fort lorsque, au détour d’un dernier lacet, est apparu un pont. Ça ne pouvait pas mieux tomber car en fait, je parle pas super bien le Huron. C’est incroyable! À force de franchir des gués, il ne m’était pas venu à l’esprit qu’ils pouvaient faire des ponts. Je pensais que les éléments étaient tellement déchaînés l’hiver qu’ils ne s’amusaient pas à construire ce genre d’édifice pour le voir ruiné l’hiver suivant. Je suis ainsi, désormais et officiellement, devenu un grand fan des ponts. De tous les ponts: en arcs, à haubans, suspendus, à poutres, je ne les ai jamais autant aimés.

La deuxième frayeur, je l’ai eue en redescendant du parc national du Landmannalaugar par la F232 parce que la 210 était encore fermée. Le gué n’avait pas l’air plus impressionnant que ça, quand un 4×4 s’est présenté et m’a montre le passage. Le type a charrié de l’eau par-dessus le capot et a fait d’impressionnantes embardées, témoin des menhirs qui traînaient au fond. Heu … non! C’est sûr que là, ça passait pas avec Betty! Ce que me confirmé le type avant de m’indiquer que l’ancienne route passait sur une sorte de pont en pierres. En fait, la rivière se jette dans un trou béant pour ressortir vingt mètres plus loin et laisser entre les deux, un passage fait d’énormes pierres. Je ne sais pas pourquoi mais mon ouvreur islandais s’est alors pris de passion pour Betty et son treuil et m’a proposé de l’aide.

Je lui ai expliqué de m’aider, qu’au moment où j’allais le lui demander. Sinon et comme d’hab, le mec allait forcément tirer du côté opposé au mien pour m’aider et on aurait été deux à tirer comme des ânes. Chacun de notre côté, à se demander pourquoi la moto était si lourde et si dure à tenir. J’ai progressé gentiment, au moteur, pour finalement … tanquer Betty à cheval sur un gros rocher. Le mec a alors eu les yeux qui se sont mis à briller. J’ai senti sa satisfaction monter. Non pas de me voir dans la mouise, mais j’allais devoir sortir mon treuil. Et ça, j’ai bien senti qu’il en rêvait ! En tous cas, beaucoup plus que sa femme qui faisait le pied de grue en attendant que les deux crétins aient fini de faire mumuse !

Clac ! J’ai à peine déverrouillé le mécanisme du treuil que le mec s’est saisi du câble pour l’emporter de l’autre côté de la rivière. On a trouvé un rocher bien solide dont on a fait le tour. Le mec a alors, et quand même, pris un peu de recul. L’Islandais n’étant pas plus con qu’un autre, il savait très bien que si le bidule lâchait, c’était chirurgie faciale directe. Y compris pour moi! J’ai enclenché le treuil, Betty a bougé et semblé vouloir se soulever … et puis non, elle est retombée dans son trou. Elle fait sa tête de cochon… au point qu’en insistant sur le treuil, le rocher a … fini par de se détacher de sa paroi, roulant au sol devant nos têtes incrédules.. Le mec a semblé littéralement dépité devant un tel échec et de voir que son pays si peu solide.

Je l’ai rassuré et lui ai demandé de ne toucher à rien. La corde était coincée sous le rocher. J’ai j’enclenché à nouveau le treuil. Un coup, deux coups et … Betty a enfin daigné sortir de son trou. Et ce, jusqu’à l’autre côté de la rivière. Ouf, c’est fait. Le mec a jubilé, me prenant pour le Léonard de Vinci de la moto. Tout juste s’il n’a pas poussé par le fameux « Huh » qui rendit l’Islande célèbre après avoir sorti les anglais de l’Euro 2016. Cri issu des vikings qui ramaient a bord de leurs bateaux Gokstad !

Remarque, j’ai pas trop cherché à calmer sa joie non plus. N’étais-je pas moi-même en pleine euphorie, en pleine fusion cérébrale, de constater que mon treuil venait de me sauver la mise pour la première d’une longue série. A ce sujet, beaucoup se posent la question du poids de mon treuil. 8 kilos! On doit pas être très loin de ce que pèse l’ensemble tête de fourche, carénage, compteur etc … d’un gros trail habituel. Allez je te laisse, faut que j’accroche le treuil de Betty à un pont. De levage pour changer le pneu arrière, rincé en 3.000 km dont 60% d’off road. Je ne porte pas de jugement, je me dis juste qu’avec du poids, un gros moteur gavé de chevaux et de couple, le traction control sur Off, il vaut mieux être prévoyant 😉

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Merci à La Banque Postale. Sans eux, pas d’aventure, pas de rencontres, pas de projet, pas de découverte !

Islande avec Ugly Betty et La Banque Postale, épisode 3 

| Ça sent le vécu, histoires vraies, Islande avec Ugly Betty | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

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