Road trip ► Hivernale en Ducati Multistrada 1200 Enduro #1

Me demande pas ce qu’il m’a pris j’en sais rien. Pourtant, j’avais plus rien à prouver. T’imagine toi, je venais de m’enquiller sans m’évanouir un raid Moscou / Vladivostock : 12.000 bornes en 19 jours chez les cruels et vilains Soviets. Sur ce coup-là, tout le monde m’admirait, je n’avais plus qu’à vivre sur mes acquis, à inventer deux ou trois conneries supplémentaires à l’autre bout du Monde, pour rester bien vissé sur mon piédestal. Si tu me crois pas, va jeter un œil à tous les commentaires sur You Tube, j’aurais pu vivre cent ans bien peinard, planqué au fond près du radiateur.

Bah, non, c’est plus fort que moi, comme d’hab, il a fallu que je la ramène, que je fasse le malin, que je lève le doigt et que je m’autorise un mot … de trop, forcément. « Tiens, on est le 6 février, et si je me faisais une petite hivernale en France à dos de Ducati Multistrada 1200 enduro? Ça passerait par tous les endroits les plus froids de France en hiver, sur deux roues. Tiens, même que je vais commencer par un charmant village qui s’appelle Mouthe. Et puis, je vais donner rendez-vous à des internautes pour faire un bout de route ensemble et échanger deux ou trois conneries»

C’est vrai quoi, Mouthe, ça claque. Parce que Mouthe tout le monde connait. Mais siiiii … Mouthe, l’endroit le plus froid de France, la petite Sibérie. -36,7 degrés en 1968. À moins 20 degrés, les habitants se battent pour réserver le cour extérieur de tennis. Enfin c’est ce que mon esprit galopant avait imaginé. Mais en réalité, avec Mouthe et plus globalement avec cette hivernale à moto, je me suis aperçu que je venais d’inventer un anti concept, un truc qui ne fait rêver personne. Un truc que quand tu le lis, tu remets une buche dans la cheminée ou un cran au thermostat et tu décides de laisser ce pauvre type errer tout seul dehors tant la simple idée de cette balade, t’a glacé le corps et le sang.

Mais ça, je ne l’ai compris qu’en entrant dans Mouthe : 999 habitants. Mouthe, l’endroit où même quand il fait moins deux degrés au tableau de bord de la Ducati, bah il pleut. Histoire d’être sûr d’avoir tous les désagréments en même temps quand tu roules en meule. T’es congelé ET t’es trempé, tout ce qu’on préfère nous les motards. Mouthe, j’ai commis la bévue de dire que c’était dans le Jura, je me suis illico fait reprendre car Mouthe c’est dans le Doubs. Mais moi, si j’habite Mouthe (cherche pas y’a pas de contrepèterie), je me bats pas pour le garder. Je le donne au département voisin illico. Sans discuter.

Bref, en entrant dans Mouthe, j’ai ressenti un immense instant de solitude, amplifié par le fait que j’avais osé y donner rendez-vous à des internautes. J’ai rempli le bidon de la Multistrada qui affiche déjà plus de 900 bornes au totalisateur depuis que je l’ai prise hier à l’usine de Bologne. Et j’ai attendu à l’abri d’une station de karcher absolument certain de l’échec. Et tu vas pas le croire, y’a un mouton (un habitant de Mouthe) qui est arrivé. En bagnole. Pas fou le gars. J’ai été encore plus rassuré sur sa santé mentale quand il m’a dit qu’il était pas de Mouthe mais de Pontarlier. On est allé boire un canon, a on causé moto. Christophe, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a dit plusieurs fois qu’il pensait qu’il y aurait plus de monde. Histoire de bien enfoncer le clou sur cette idée stupide et son échec absolu. Gros moment de gêne … mais à ce moment-là (le hasard fait bien les choses) y’a un deuxième type qui est entré. Il faut dire que pour être sûr d’être repéré, j’avais garé la Multistrada au milieu de la nationale qui traverse Mouthe. Ce type, c’était «Guido Brasletti » (son pseudo sur Facebook) venu, exceptionnellement, en bagnole lui aussi. Je lui pardonne, c’est quand même pas un temps à mettre une Ducati 916 de 1996 dehors. Enfin, y’a un troisième type qui est entré dans le bar, mais cette fois-ci tout dégoulinant, un sourire béat de bonheur accroché au visage.

A 19 balais, le gars venait de se taper 120 bornes de froid, de neige et de verglas pour venir me voir, moi, à … Mouthe. Le tout sur une vieille mais splendide Honda CB 450 S du milieu des années 80. Perso, je trouvais cette moto très belle mais je la détestais car, avec seulement 100 cm3 de plus que ma Yamaha 350 RDLC deux-temps, c’était le rare 4-temps qui était capable de me déboiter. Le type a enlevé sa combinaison de pluie trempée pour laisser un découvrir un blouson tout aussi trempé. Y’avait rien d’étanche. Tu sais quoi, j’en aurais pleuré de joie. Pas parce que j’avais réussi le coup de poker de ma vie, faire venir 3 personnes à Mouthe, à la limite de faire basculer la commune dans une surpopulation non maitrisée, mais parce que j’ai eu l’impression de me voir, lorsqu’à 23 balais, je faisais tous les jours l’aller/retour Orléans Paris pour débuter ma « carrière » de journaliste moto.

Même en plein hiver et par -10 degrés. J’avais même pas de combinaison de pluie. Un t-shirt, un pull et un blouson de cuir où s’engouffrait l’air glacial apporté par la position suppositoire imposée par ma 750 GSX-R et par le fait que je traversais la Beauce (une autre Sibérie) à plus de 200 km/h bien aidé par ma connaissance absolue des emplacements de radars. Dans ces moments-là, je ne dis pas qu’il ne faisait pas froid, mais je sais pas pourquoi j’arrivais à le supporter. La simple idée de faire un coup de meule me suffisait. On a tous tchatché et puis, alors qu’on lui faisait faire son chiffre d’affaire de l’année, le patron du bar nous a dit que c’était mieux d’y aller. Parce que le froid, la neige, le verglas dehors, tout ça c’était pas raisonnable à moto. D’autant que son oncle était mort comme ça. On n’a pas demandé plus de détails, on est repartis. Il faisait bien nuit et bien froid. J’ai dit à mon héros du jour d’ouvrir la route car, comme ça, s’il y avait du verglas, l’immense gerbe d’étincelles qu’il ferait en glissant au sol, suffirait à m’avertir qu’il faut ralentir. Comme il avait de l’humour, il m’a dit de passer devant, moi, devant car sinon j’allais finir sourd dans le sillage de l’échappement libre de sa CB 450 S. J’ai ouvert la route et c’est vrai que sa mobylette faisait un barouf de fou.

Zéro degré, moins un, je suis pas allé chercher les trajectoires idéales, je suis plutôt resté milieu de piste. Le twin de la Ducate, je l’ai à peiné caressé, les freins, j’y ai pas touché. Gentiment, dans un balais millimétré et précautionneux, on a rejoint Pontarlier où se sont séparées nos routes. Pourquoi je te raconte tout ça ? Pour te dire que j’ai sans doute la meilleure « communauté » (quel vilain mot) du web. Et pour t’encourager (là, après ce que tu viens de lire, je pense que ce que je vais dire est d’une crédulité sans borne) à venir toi aussi me rejoindre sur la route, ou ce soir aux Karellis, ou jeudi soir du côté de Vieille Brioude.

PS : que les habitants de Mouthe, les Meuthiards, me pardonnent.

Road trip ► Hivernale en Ducati Multistrada 1200 Enduro #1

| Ça sent le vécu, histoires vraies, Hivernale en Ducati Multistrada 1200 Enduro | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.