23 heures 60 du Mans : « je vais changer le vilo, allez vous coucher, j’en ai pour 3 heures »
 
L’Endurance, tu crois connaître. Ouais parce que tu vois, moi, ces 23 heures 60 mêlant des motos de moins de 15 ou de 25 chevaux, je les avais déjà faites voilà 5 ans. Une Honda 125 CBR d’origine, des pneus de route pour durer le plus longtemps possible, de l’essence, pas une chute et une 17ème place bien loin devant certains cadors surarmés de la discipline. Alors tu vois, quand mon pote Amaury Baratin a émis l’idée de les refaire en compagnie de nos enfants respectifs (12 à 18 ans), je me suis dit : « faciiiileuh ».
 
Le doute s’est quand même installé lorsqu’en guise d’entrainement, on s’est attaqué en juin dernier aux 4 heures d’Hainneville avec … 8 chutes à la clé et deux bonnes heures de mécanique. A l’issue de cette expérience enrichissante en tous points (saufs pour les fonds de nos poches) , on a réuni toute la team. L’heure fut grave, l’engagement solennel : « Les gars, les 23 heures 60, ça peut pas être ça. Faudra être réguliers, surtout pas tomber et rallier l’arrivée. C’est ça le secret de l’endurance » Comme il croyait super fort à ce que je venais de dire Amaury, il a fait fabriquer 8 paires de platines repose-pieds d’avance, 8 demi guidons, des leviers de frein, d’embrayage d’avance, du carénage, etc … de quoi tenir au moins 72 heures sans tomber quoi !
 
Et tu sais, prévoir, c’est presque guérir. Je dis bien presque. Aux essais, on a respecté les consignes à la lettre. Sûrs et performants, comme prévu. 36ème sur la grille de départ, Yann a assuré comme une bête sur son premier relais. Petite frayeur au premier relais de mon plus jeune fils, Jonas, qui se fait harponner sévère sur un intérieur ridiculement osé et impossible, alors qu’il porte un chasuble orange pour signaler sa qualité de newcomer, tout en étant pourtant dans des chronos très honorables. Fait chier, ces 23 heures 60 ont pris un peu, voire même beaucoup de niveau et certains confondent un peu tout …
 
Bref, c’est quand même passé, mais mon sang-froid de père en a pris un coup sévère. Reste qu’ensuite tout le monde a fait le job. Et bien. L’équipe a progressé jusqu’à pointer à la 25ème place. T’imagines, l’excitation, les espoirs (ridicules) de pointer dans le top 20 avec notre mobylette sans prétention. On joue les mecs détachés, juste venus passer un bon moment mais au fond de nous tous, y’a un truc qui s’est allumé. La grinta, l’envie, la performance. 22 heures, la nuit tombe, tout roule. Reste plus que 14 heures, c’est clair, à ce rythme, plus rien ne peut nous arriver.
 
23h30, en une fraction de seconde, tout s’effondre ! Tout au fond du circuit, je repère Amaury à la poussette ! J’envoie Sergent et Sam en éclaireurs pour revenir avec des infos et préparer les outils nécessaires à la réparation de ce qui ne peut être qu’une chute. Conclusion un peu rapide et langue de pute de ma part. En fait, le moteur s’est juste arrêté d’un coup, là, dans le noir. Panne de son et d’images.
 
Amaury lance un diagnostic qui ressemble à celui de l’espoir: « alternateur ou régulateur ». Facile, on a tout ce qu’il faut sur la moto de rechange. Du plug and play, y’a qu’à jouer de la clé de 10. Mais quelques secondes plus tard, le bilan s’avère bien plus lourd. Clé de 17 en bout de vilo, celui-ci refuse de tourner. Moteur bloqué. Une soupape a décidé de sceller une solide union avec le piston, sous le régime de la communauté universelle ! Partage absolu, on en sait plus quoi appartient à qui ! Il est 23 heures à la tocante du circuit, t’imagines ? Il nous reste 13 heures de course, un immense glaive nous transperce le cœur ! On va faire quoi ? On remballe comme des malpropres, on bâche, on renonce ? On va pas non plus rester là, à attendre de se prendre la double peine d’assister à la joie de ceux qui ont auront réussi à franchir le Rubicon.
 
Là, je t’avoue que j’ai les deux bras sciés, la bouche bée, je suis incapable de réagir. On va devoir abandonner. Jamais, au grand jamais, depuis le début de cette aventure, la casse moteur n’avait fait partie des options envisageables. La chute oui, l’épuisement aussi … mais le moulbif en croix, non. Coup d’œil à mes deux enfants qui tirent des tronches de dix pieds de long. Bah ouais, ton père, c’est forcément un héros. Et ce qui est en train de se jouer sous leurs yeux, c’est juste impossible. Un Marvel sans morale aucune, où les forces obscures l’emportent.
 
C’est là qu’intervient S.A., « Super Amaury ». S.A., je sais pas trop avec quel costume l’habiller. Imagine un super héros qui aurait en même temps, une barbe blanche et une hotte dans le dos (parce qu’honnêtement, fallait croire au Père Noël pour ne pas renoncer), la classe de Captain América, et la démerde de Mc Givré ! Figure-toi que S.A., alors que tout le monde était au fond du trou, il a ouvert la bouche et IL A DIT : « clé de 12, allez-vous coucher, j’en ai pour 3 heures ». Un peu comme si Moïse avait débarqué dans le box et dit : « tirez-vous les mecs, remballez vos bouées canard et vos canoës pneumatiques, je vais écarter les eaux de la Mer Rouge et on va traverser à pied en tongues, ça va être cool » ! Pourtant, force est de reconnaître qu’à partir de là, c’était fini. Ou plutôt ça a commencé, la machine S.A. s’est mise en route.
 
J’ai bien essayé de suivre S.A. (Super Amaury pour rappel) mais j’ai pas réussi, car tu vois les Super Héros, ils agissent presque seuls avec un plan que eux seuls connaissent. Moi, j’avais imaginé lui donner un coup de main. J’avais bien compris que, comme le veut le règlement, nous devions garder les carters moteur avec lesquels nous avions passé le contrôle technique. L’objectif était donc de démonter un moteur de rab que nous avions pour lui piquer tous ses organes intérieurs en bon état afin de les implanter dans les cartes du moteur décédé.
Là, j’me suis dit « je vais prendre de l’avance, je vais démonter le moteur de rab’ ». J’ai dit à Amaury : « je fais quoi ? ». Il m’a dit : « démonte le tendeur de chaîne. » Je me suis dirigé vers la roue arrière de la moto. Regard dubitatif de sa part. Ensuite, il a dit : « Trouve moi un arrache volant ! ». J’ai regardé le guidon avec un air dubitatif à mon tour. Amaury a dit « clé à pipe. ». J’ai refusé de suivre. Sans se dire un mot, on a tous les deux décidé que c’était mieux que je touche à rien. Et lui à tout.
 
Et ça, ça m’a agacé. Super Amaury venait de voler le rôle que j’adore tenir dans les Marvels. Emmener les troupes, motiver tout le monde lorsque tous pensent que c’est foutu, qu’on va tous crever. Tu vois, dans une rando tout-terrain en groupe, le rôle que j’adore tenir, c’est fermeur. Récupérer tous les mecs en perdition, leur redonner le moral, les motiver ou leur prêter plus simplement un démonte-pneus parce qu’ils avaient oublié qu’en TT, tu peux crever.
 
Bref, le S.A., il m’avait piqué mon rôle et à partir de là, tout a volé en l’air : mes certitudes mais aussi les écrous, les vis, les goujons, les clips, les rondelles, les pignons, les disques d’embrayage jusqu’à ne plus voir apparaître qu’un vilebrequin nu comme un ver de terre. Un os rongé jusqu’à la moelle. Un vrai Doberman ce S.A. ! J’ai regardé autour de nous. A gauche de la moto, des pièces dans tous les sens appartenant au moteur en bon état. A droite, la même chose en pourri avec presque autant de vis. Au milieu, un cadre et des roues. Là encore, l’esprit Super Héros m’avait abandonné. J’me suis dit : « ça remarchera jamais. Un puzzle 5.000 pièces, ça se fait pas dans la nuit. »
 
S.A., il a continué à y croire. Aidé par Mathias et Yohan, deux des mécanos de sa concession (qu’ils soient ici bénis), ils ont continué à nettoyer les plans de joint, à tartiner de la pâte à joint, à mesurer les longueurs de vis pour les remonter, soit-disant au bon endroit. 2h30, tout était prêt. Enfin tout était remonté. Enfin fallait le dire vite car des boulons, il en restait de partout ! Coup de démarreur et … rien ! Qu’est-ce-que j’avais dit « ça marchera pas !». Il fait moins le malin le S.A. Bougie, faisceau électrique … le malin de service s’accroche et contrôle tout. Et là, comme dans un film à l’issue heureuse trop évidente, y’a comme une ampoule incandescente qui apparaît au-dessus de la boîte crânienne de S.A. « Entre les deux CBR, la cassée et la pas cassée, c’est pas les mêmes allumages ni les mêmes boîtiers d’allumage. » Clé de 10, échange standard avec la moto de rab qui ressemble désormais à un écorché vif qu’avait rien demandé.
 
Coup de démarreur, ça crachotte, ça toussote ça vapotte mais c’est pas avec ça qu’on va faire des tours de circuit en moins de 10 minutes! Qu’est ce que j’avais dit, hein ! Et S.A. qui ose encore la ramener « le réservoir est levé, la pompe à essence ne peut pas pomper. » Il m’énerve à avoir réponse à tout ce S.A. On baisse le réservoir, coup de démarreur, la CBR ronronne comme en sortie de chaîne, au jour de sa naissance voilà 15 ans !
 
Merde, il fait vraiment chier cet Amaury. Alors là, tu vois, c’en était vraiment trop. J’ai décidé de reprendre le dessus. Moi aussi, j’ai mis ma cape de Super Héros. Ça va bien un peu de rester dans l’ombre depuis 3 heures. Bah ouais : qui allait bien vouloir accepter d’essayer cet engin de mort ? Hein qui ? Personne. Un moteur refait en 3 heures avec pour sentence enfin lucide de S.A. : « ça ne se fait pas de remonter ensemble des carters qui n’ont pas été usinés ensemble … »
 
Bah tu sais quoi, S.A. ? Je m’en fous. Moi aussi, je veux ma minute de gloire. J’ai mis mon cuir et je me suis auto proclamé « crash test dummy », mannequin crash test. Coup de démarreur, et là … pas de bol, la moto a de nouveau démarré. Et merde ! Embrayage, première ,et gaz. Toujours pas de bol, la moto n’a pas calé. Re merde. C’est parti en priant les deux mains sur le guidon, pour la chasse au chrono pour 4 tours puis retour aux stands : inspection à la lampe frontale, zéro fuite. S.A. venait de réussir l’un de ses plus jolis coups de sa carrière de Super Héros : démonter et remonter, à même le sol, deux moteurs, sans outils adaptés, et sans l’avoir fait auparavant.
 
Joie, émotion ! Vite, réveiller le reste du team. Les pilotes, les chronométreurs et chronométreuses, l’aventure reprend ses droits. Rapide coup d’œil, au classement, on est derjo derrière ceux qui n’ont pas eu d’emmerdes. Pas vraiment de quoi pavaner ni avoir le moral. Mais si tu analyses bien les choses, on est finalement premier de tous ceux qui ont eu autant d’emmerdes que nous. Mieux, nous on a la chance de repartir et on apeut-être même encore des chances de grappiller quelques places au classement.
 
On y croit, on met du cœur à l’ouvrage. En pleine nuit, les chronos tombent. 1’09 alors que devant, les autres ont plutôt calmé le jeu. Si tu vois le verre à moitié plein, cette pause de 3 heures nous a même permis de monter des pneus neufs sans perdre de temps (fallait démonter et remonter un moteur en même temps). Alors que si on n’avait pas cassé, il aurait bien fallu s’arrêter 5 à 10 minutes pour changer ces foutus pneus. Là, rien. Ça a été indolore et transparent, y’avait plus qu’à rouler et faire le plein jusqu’à l’arrivée.
 
Sauf que j’ai décidé d’en rajouter une couche. Dans l’un de mes relais, je me suis déréglé sans savoir pourquoi. Deux ou trois tours que je rentrais trop tard dans ce putain de droite rapide, fallait vraiment que je recale ça. Au tour suivant, je suis rentré plus tôt dans le droite … mais genre une seconde, ou même une semaine trop tôt, je sais plus bien. Avec le vibreur face à ma roue avant. Décollage imminent, atterrissage illico, bingo, high side. Chier, bordel, merde, j’avais dit qu’il fallait pas chuter. Moi, le métronome, le roi de la régularité, le convoyeur de fonds de l’endurance. La honte. Retour au stand, on béquille la belle, j’envoie des grands coups de savate dans le guidon et la roulette de protection pour tout redresser. Quoi ? Y’a pas que Amaury qui sait faire de la mécanique. Et là, devine qui intervient ? Encore S.A. Fait chier, il dort jamais celui-là ? Et que je te remonte des platines et du levier neuf, l’air détendu et zen !
 
On fait le plein et c’est reparti. Niko, Sam et Amaury franchissent la barre des 1’08 avec les yeux qui brillent de surprise et de fierté. Jonas et Yann font tomber des 1’12 . Amaury Jr, Fabienne, Minh Yen et Marie panneautent sans relâche chacun de nos tours. Impressionnant … avec nos 13 poneys unijambistes et notre meule tordue ! On repasse 38ème, chacun sa bataille. La nôtre est belle ! Dimanche, 14 heures: drapeau à damiers, l’arrivée, le soulagement, l’émotion, la joie. On a même pas osé le coup du « si on n’avait pas eu d’emmerdes, on aurait peut-être fini 20ème. » C’est des conneries, tout le monde a eu son lot d’emmerdes et a ça a rendu l’aventure encore plus belle. Deux jours plus tard, on rêve tous de trajectoires au cordeau, de remises de gaz bien avant d’apercevoir ne serait-ce que le point de corde et nos nuits sont hantées par des trains avant qui nous échappent. On se sent orphelins de cette première expérience tous en famille. On mate les photos, on échange sur Face de Bouk mais rien ne semble pouvoir reproduire ni retranscrire l’émotion de ces 23 heures 60. Alors à tous, MERCI tout simplement.
 
Merci à :
– Super Amaury (Amaury Baratin), le boss (avec son poto au grand cœur Oliv Destin) de la concession Horizon Racing Cergy 95# à Saint Ouen L’Aumône. Plus passionné, je connais pas !
Amaury Jr Baratin, son fils, d’avoir joliment joué le jeu alors qu’il était privé de guidon suite à une luxation acromio-claviculaire en entrainement.
– Un clin d’oeil à Elwan, le plus jeune des Baratin qui sera au point l’an prochain pour rouler à son tour!
– A mes deux fistons, Samuel et Jonas, d’avoir assuré grave et respecté la consigne de ne pas tomber (contrairement à leur père).
– A Niko Berger venu remplacer au pied levé Amaury Jr. Des chronos de ouf, pas de chute, tu as respecté le rêve de toute une équipe 😉
– A nos cuisinières, panneauteuses, intendantes de choc : Fabienne, Minh Yen et Marie.
– A Jérôme Sergent, l’homme pour qui va toujours bien et le communique à tout le monde.
– A Mathias et Yohann de nous avoir aidé à remonter le moteur eu cœur de la nuit, entre deux de leurs relais.
– A Le Motarologue et Lo Renzo, observateurs privilégiés de nos délires.
– A tous les teams autour pour leurs encouragements et leur aide.
– Photos Lo Renzo Jérôme Sergent et Le Motarologue
 
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23 heures 60 du Mans : « je vais changer le vilo, allez vous coucher, j’en ai pour 3 heures »

| Ça sent le vécu, histoires vraies, Sur circuit | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !