Road trip ► Moscou Vladivostock 12.000 km en Ducati Multistrada 9/10

Etape Blagovechtchensk/Khabarovsk, deuxième partie

Ça fait plus de 2000 bornes que je vois le même paysage, c’est bon j’ai imprimé. Si on pouvait-on passer à autre chose, ça serait bien. Message visiblement reçu car le relief s’est fait plus prononcé avec carrément de superbes pentes à 7%. Et bah tu sais quoi ? Comme chez nous, ils installent des rampes de dégagement pour les poids-lourds au cas où les freins lâchent. Sauf que, au lieu de mettre les rampes dans le prolongement de la route, ils font un virage sec à quasiment 90 degrés. Impossible à négocier quand t’es en panique avec un 38 tonnes.

Moi, j’étais pas en panique. Je suis monté tout en haut, faire une belle prise de vue aérienne avec ma caméra sur pied… avec un petit pincement au cœur pour mon drone. Aussi loin que je pouvais voir, y’avait un scooter garé en bord de route chargé ras la quiche. Je suis allé voir. C’était la version sud coréenne de mon Denis Hopper d’hier sur son Intruder. Noh Hyo-Seok, de son état civil. Si t’as un peu de temps, tu peux essayer de t’entraîner à le prononcer. Sinon, dis le en mâchouillant légèrement, tu vas voir, ça passe tout seul.

Je le concède, Noh Hyo-Seo, c’est un peu moins glamour qu’Alexander (j’ai beau chercher une scène sauvage en scoot dans Easy Rider, je trouve pas), mais tout aussi courageux. 26 ans, retraité de l’armée ( !?!) le type a choisi de rejoindre Valencia en Honda PCX 125. 1 litre tous les 40 kilomètres, 400 kilomètres maxi par jour, l’air déjà exténué alors qu’il n’en est qu’à son début.

Un pote à lui a voulu le faire cet été fait en Honda Supercub et il s’est fait dépouiller sur la route par des vendeurs de champignons. Retour à la case départ grâce à l’aide de coréens qui lui ont envoyé de l’argent. Je lui ai montré où ce serait bien qu’il aille et là où ça n’avait que peu d’intérêt et les endroits où il allait galérer avec son scoot. En me disant au fond de moi « traîne pas mon coco, car l’hiver en Sibérie, c’est pour dans 15 jours. » Avec ses manchons bricolés avec du polystyrène, Noh hyo-seok, il m’a quand même impressionné.

Il avait juste une grande carte où était marqué « The World », avec « The » devant hein pour que ça claque plus. Et son tracé était surligné de façon ridiculement petite dessus. On voyait à peine le nom des plus grandes villes. Je lui ai dit de passer me voir à Paris quand il redescendrait sur l’Espagne, mais de prendre une douche avant d’arriver. Echange d’autocollants, photos, faut vraiment que j’y aille moi. J’ai beau avoir perdu mon drone, je perds toujours autant de temps sur la route.

Direction Khabarovsk, ultime étape avant Vladivostock. Et là, je suis tombé sur le cul. Khabarovsk est entourée de marécages. Les 200 derniers kilomètres qui y mènent sont juste somptueux. Une belle route qui serpente au milieu de l’eau, des roseaux, des joncs, des nénuphars, le tout aux couleurs d’un coucher de soleil fabuleux. Rien à voir avec la Transsibérienne sauf que c’est la Transsibérienne. Ça aurait dû m’inciter à m’arrêter, à faire des photos mais non, la « Chevauchée des Walkyries » s’est mise en route dans ma tête. Faut dire que depuis que je lui ai mis un pneu neuf à l’arrière, la Multistrada est transformée. Hyper stable, agile, précise, fini les réactions parasites dues au pneu arrière carré et au surpoids imposé par les deux pneus neufs que j’avais fixés aux crash-bars.

J’ai rentré deux rapports et j’ai usé et abusé de la Multistrada. Cette moto est juste hallucinante. La puissance d’un bombardier quadri réacteurs avec l’agilité d’un petit Spitfire. Un régal, J’ai eu l’impression de piloter un énorme Supermotard pendant plus de 200 bornes, alors que je ressemble à rien avec mes énormes sacs arrimés sur la moto. Me dis pas que non, je le sais, je le vois. Je lis dans les yeux des gens. A part, les noms de bleds, je parle pas trop le russe, mais je peux te garantir qu’à une station-service, je sais parfaitement qu’un mec m’a dit « mais où tu vas avec tout ce bordel sur ta meule ? Tu fuis le pays ? C’est fini ce temps là.».

Rassasié d’arsouille, je suis entré dans Khabarovsk et j’ai ressenti un truc super étrange. Une douceur méditerranéenne ou atlantique. Je ne sais pas. Tout semble différent, plus doux, moins rude que les 2.000 derniers kilomètres que je viens de m’enquiller. De l’eau partout, des petites maisons en bois colorées, des pêcheurs (y compris des femmes), j’ai pensé à Marennes que j’ai visité récemment ou encore à la Camargue. C’est peut-être parce aussi que ça sent l’écurie et que je suis presque arrivé que je magnifie tout, mais ça m’a plu. Je me suis fait un hôtel « old soviet style ».

C’est quoi le style soviétique à l’ancienne? Faut pas être sous Prozac pour le tenter, mais ça a son charme. D’abord, l’extérieur, ça ressemble à la Sécu. C’est carré, y’a des vitres, tu te dis que ça va être chiant et qu’il va y avoir la queue. Tu entres, y’a un immense hall avec des hauteurs sous plafond pour naviguer avec un trois mâts. Y’a un mec qui surveille tout ça, l’air suspicieux. Tu t’enregistres mais on ne te donne pas de clé. Tu prends le monte charge, tu choisis ton étage et ton appuies sur un autre bouton pour que les portes se ferment. Là, c’est va tellement vite que t’as l’impression de descendre au lieu de monter.

Arrivé à la cave, enfin à ton étage, y’a une concierge qui t’attend pour te faire découvrir ton nid douillet. Peint en vert « bouteille » ou mauve « mauvais goût », de préférence. Comme ça, quand tu te lèves le matin, t’as l’impression d’être mort mais personne ne te l’a encore dit. En revanche, c’est hyper spacieux.

Salon, salle de bain, entrée, bureau, chambre. Tu fermes aussitôt toutes les portes et tu occupes juste la chambre pour éviter le sentiment de vide et la déprime. Quand tu sors de ta chambre pour aller dîner, comme par hasard, sur le bureau de la concierge, y’a des cartes de services de massage qui traînent avec des noms évocateurs comme à la grande époque du minitel. Le lendemain matin, les cartes ne sont plus là pour pas choquer les enfants.

En revanche, les gens que tu as vu travailler déjà tard la veille sont les mêmes qui bossent à la réception au petit matin. Ça c’est pour le « old soviet style ». Pour un hôtel plus moderne, c’est complètement différent. C’est le groom qui t’aide à monter tes bagages, qui te fait un grand sourire dans l’ascenseur et qui te dit « Tired? All you need is massage ! ». Moi, je souris connement. Le mec m’accompagne jusque dans la chambre, attend son pourliche, fait semblant de vérifier que tout est en ordre dans la chambre et revient vers moi avec son téléphone à la main, en me montrant une photo d’une gonzesse en porte-jarretelles et me dit « special massage » tout en découvrant une immense rangée de dents en or (le gars était chauve, je précise, ça renforce encore le portrait).

C’était pas une bouche qu’il avait, c’est Fort Knox, une bijouterie un jour de livraison, le braquage du siècle. Là, j’ai senti le moment où il allait sortir un flingue pour m’obliger à consommer, en précisant que, si je consommais pas, c’est forcément que j’étais pédé ! J’ai rien contre tout ça, je juge pas, mais de temps à autres, les villes et leurs travers, ça casse un peu la poésie russe. Je préfère mes journées à la campagne, sur la Transsibérienne, avec ma Multistrada. Et puis ça m’a peiné qu’il ne voit pas en moi autre chose qu’un cow-boy qui, après une longue chevauchée dans la poussière, avait forcément besoin d’une grande bière et du repos du guerrier bien mérité.

Road trip ► Moscou Vladivostock 12.000 km en Ducati Multistrada 9/10

| Ça sent le vécu, histoires vraies, Moscou / Vladivostock 12000 km en Ducati 1200 Multistrada Enduro | 0 Commentaire
Lolo
A propos de l'auteur
- Tout ce qui est déglingo, débile, pas tout-à-fait net et qui a deux roues, c'est moi qui l'essaie ! Après quelques années passées à Moto Journal, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de la moto en vidéo sous mes propres couleurs !